NOTE : L’accord de Dakar serait-il en panne en Mauritanie ?
Par Multipol le jeudi 18 juin 2009, 05:53 - Politique étrangère / Interculturel - Lien permanent
Mohamed Saleck OULD BRAHIM
L’accord de Dakar serait-il en panne ? Pourquoi la mise en œuvre de ce fameux "pacte" signé récemment entre les trois grands pôles politiques mauritaniens, protagonistes de la crise politique, qui secoue le pays depuis plus d’une année, n’arrive pas à voir le jour ?
Après l’euphorie, c’est le désenchantement. Dix jours après sa signature, lors d’une cérémonie solennelle au Palais des Congrès à Nouakchott, le 03 juin dernier, en présence de son parrain, le président sénégalais M. Abdoulaye Wade, et de membres du Groupe de Contact International sur la Mauritanie, de l’UA, de l’OIF, de la Ligue Arabe, des Nations Unies et de nombreux autres invités, le processus de mise en œuvre de l’accord de Dakar n’est pas encore déclenché.
L’accord-cadre de Dakar, qui exprime la volonté de ses parties prenantes, qui s'accordent sur la nécessité d'une transition organisée de façon consensuelle en Mauritanie, prévoit la nomination d’un gouvernement d’union nationale, le retour symbolique du président élu M. Sidioca (juste pour signer le décret de nomination du gouvernement et son propre acte de démission) et des élections présidentielles libres et pluralistes, dont le premier tour est programmé pour le 18 juillet prochain.
Cependant, au moment où cet article a été rédigé, aucune disposition majeure, mise à part l’entendement sur la formation du gouvernement, n’a été prise sur le plan pratique pour mettre en œuvre ce fameux accord-cadre de Dakar.
Au moment où l’opinion publique commence à s’interroger sur la nature des contraintes qui retardent la mise en route de cet accord, certains observateurs vont plus loin, pour mettre cause son bien fondé, tant du point de vue juridique que technique. En effet, tout n’a pas été explicitement écrit dans ledit accord. Il y aurait des clauses qui sont verbales ! Il s’agit d’arrangements politiques convenus entre les parties concernées, avec la seule garantie du président Wade. Mais ces arrangements n’ont pas été mentionnés dans le texte de l’accord lui même. C’est le cas, par exemple, de la démission de l’ex-président Sidioca. L’accord comporte aussi d’autres défaillances, comme le manque de précisions sur les modalités pratiques de la démission du président déchu (avec ou sans discours à la nation, à partir du palais présidentiel ou d’un autre lieu public, en direct à la télévision ou pas, etc.).
En somme, il semblerait, qu’en dehors peut-être de la bonne volonté politique de ses trois parties prenantes, l’accord-cadre de Dakar, au-delà de sa valeur de symbole et de la satisfaction morale qu’il procure aux différents belligérants, demeure assez ambigu dans sa signification et plutôt contradictoire dans sa portée. En un mot, l’accord de Dakar serait-il techniquement mal ficelé ? Dans l’affirmative, voilà pourquoi il serait aujourd’hui en panne avant même d’être mis en route !
Ainsi, certains analystes s’interrogent maintenant sur la valeur juridique de cet accord ? Quel est son régime juridique ? S’agit-il d’un traité international au titre de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités? Ou bien a-t-il un autre régime juridique ? Quels sont les voies et les modalités de recours en cas de différends ?
Nous estimons que l’organisation d’un débat serein entre spécialistes de tout bord, à la radio, à la télévision et dans la presse écrite devient plus que nécessaire pour essayer d’apporter des analyses juridiques conséquentes et des éclaircissements utiles pour une opinion publique mauritanienne et internationale un peu confuse sur cette importante question.
D’après une consultation sommaire que j’ai demandé à une collègue spécialisée en droit international, ce type d'accords ne peut manifestement pas être un traité international, au sens qu'il ne s'agit pas d'une convention passée entre États ou organisations internationales (même si certains apportent une signature comme "témoins").
Il s'agirait simplement d'un accord politique entre groupes politiques. Il faut donc regarder du côté du droit interne pour connaître le régime juridique de ce type d'accords. Or, il semblerait qu'il n'ait pas de réelle portée juridique. Cet accord n'a, qu'une valeur politique basée sur la bonne foi de différentes parties qui l'ont signé. C'est là toute la difficulté de régimes transitoires non régis par la Constitution en vigueur.
Espérons que les élections prochaines permettront de parvenir à une situation plus claire, pour mettre fin aux cycles des coups d’État militaires et des démocraties transitoires. Est-ce l’aube de la IVe République en Mauritanie ?

Commentaires
Une dépêche de l'AFP du 25 juin 2009 signale que le Conseil constitutionnel a rejeté hier le décret pris par le président intérimaire pour l'organisation de l'élection présidentielle du 18 juillet et qui était contesté par les candidats de l'opposition.
Dans un communiqué la plus haute instance constitutionnelle du pays, les membres du Conseil constitutionnel soulignent notamment que le décret contesté "ne respecte pas les délais" fixés par la loi pour le dépôt des candidatures, l'examen des dossiers par le Conseil et le droit de recours dont bénéficient les candidats.
Six candidats affiliés aux différentes tendances de l'opposition ont fait appel hier devant le Conseil constitutionnel contre le décret, estimant qu'il est "contraire à l'esprit et à la lettre de l'accord (de sortie de crise) de Dakar" signé le 4 juin à Nouakchott.
Le décret se réfère à l'accord arraché au terme d'âpres négociations entre les partenaires mauritaniens dans la capitale sénégalaise, sous l'égide de la communauté internationale.
Il donnait trois jours seulement aux candidats (jusqu’au 26 juin) pour déposer leurs dossiers de candidature devant le Conseil constitutionnel.
La plainte des candidats est signée notamment par le chef de l'opposition Ahmed Ould Daddah, le président de l'Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir et l'ex-président de la transition démocratique (2005-2007) le colonel Ely Ould Mohamed Vall.
Au terme de l'accord de sortie de crise de Dakar, cette élection doit être gérée par un gouvernement d'union nationale dont la formation doit être avalisée par le président déchu Sidi Ould Cheikh Abdallahi, mais ce dernier lie désormais cette validation et sa démission volontaire à la dissolution de la junte qui l'a déposé le 6 août.
Cette exigence est rejetée par le camp du général Mohamed Ould Abdelaziz, ex-chef de la junte, pour des raisons "sécuritaires".
Merci beaucoup CM pour ce commentaire qui explique encore davantage les détours de la crise politique en Mauritanie. Pour compléter le panorama sur l’évolution récente de cette crise, je voudrai ajouter que fort bien heureusement, les parties prenantes de l'accord de Dakar viennent d'accepter finalement de le mettre en œuvre grâce aux infatigables efforts du Président sénégalais M. A. Wade et ceux du groupe international de contact pour la Mauritanie.
En effet, le président élu SIDIOCA, renversé par les militaires en août 2008 a volontairement démissionné lors d’une cérémonie organisée hier soir au Palais des Congrès à Nouakchott par le Conseil constitutionnel.
Le Haut Conseil d'État (qui été présidé par le Général AZIZ) a accepté de se placer sous l’autorité du gouvernement de transition et un gouvernement d'union nationale vient d’être nommé aujourd'hui même pour préparer et superviser des élections présidentielles libres et transparentes le 18 juillet prochain.
Nous espérons que cet heureux dénouement de la crise politique en Mauritanie à travers l’application de l’accord de Dakar augura une nouvelle ère de IVème République qui mettrait fin à jamais aux coups d’État militaires et aux démocraties transitoires dans ce vaste pays d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb arabe.
La présidentielle du 18 juillet en Mauritanie était censée mettre un terme à la grave crise née du putsch du 6 août 2008 ayant renversé le premier président démocratiquement élu du pays, Sidi Ould Cheikh Abdallahi (élu en mars 2007), qui ne se représentait pas.
Or, suite à la victoire aux élections présidentielles du 18 juillet du meneur du putsch et ex-chef de la junte, le général Ould Abdelaziz, élu dès le premier tour avec plus de 52% des voix, trois opposants contestant cette victoire viennent de déposer, le 21 juillet, des recours devant le Conseil constitutionnel.
Les trois candidats, qui dénoncent des "fraudes massives", sont : Ahmed Ould Daddah, chef du principal parti d'opposition, Messaoud Ould Boulkheir, président de l'Assemblée nationale et candidat du front anti-putsch ainsi qu'un ex-chef de la junte (2005-2007) et le colonel Ely Ould Mohamed Vall.
Ils dénoncent une manipulation du fichier électoral, des usages de faux, l'utilisation frauduleuse de produits chimiques sur les bulletins, ainsi que des votes d'étrangers, notamment du Sénégal voisin.
Le Conseil constitutionnel dispose de huit jours pour se prononcer sur ces recours.
Le Conseil constitutionnel de Mauritanie a confirmé le 23 juillet la victoire du général putschiste Mohamed Ould Abdelaziz à l’élection présidentielle en rejetant les recours de trois candidats de l'opposition qui dénonçaient des « fraudes massives ».
Estimant qu' « aucun grief sérieux de nature à justifier l'annulation du vote n'a été soulevé par les plaignants » et soulignant son « devoir de protéger la volonté des électeurs », le président du Conseil constitutionnel Abdellahi Ely Salem a déclaré que « M. Mohamed Ould Abdelaziz a recueilli la majorité absolue des suffrages prévue par la Constitution et est déclaré élu président de la République islamique de Mauritanie ».
Selon les chiffres du Conseil, le meneur du coup d'État du 6 août 2008 a donc été élu dès le premier tour du scrutin le 18 juillet avec 52,47% des voix. Son investiture doit avoir lieu dans le courant de la semaine prochaine.
Tandis que les missions d'observation de six organisations internationales, dont l'Union africaine (UA), s'étaient félicitées du « déroulement satisfaisant des opérations de vote », l'Union européenne, principal bailleur de fonds de Nouakchott qui a suspendu pour deux ans sa coopération à la suite du putsch, a quant à elle appelé le 23 juillet les autorités mauritaniennes à enquêter « de façon adéquate » sur les accusations de fraudes faites par l'opposition.