POINT DE VUE : Quel avenir pour l’Union pour la Méditerranée ?
Par Multipol le lundi 23 juin 2008, 10:42 - Diplomatie multilatérale - Lien permanent
Freddy NZE EKEKANG
À quelques semaines de son lancement officiel prévu le 13 juillet prochain à Paris, que reste-t-il du projet d'Union pour la Méditerranée (UPM, ex-Union méditerranéenne) voulu par Nicolas Sarkozy ?
Pour mémoire, rappelons l'histoire du projet. Le 6 mai 2007, à l'issue du second tour de l'élection présidentielle française, Nicolas Sarkozy lance son idée de création d’un espace politique ayant pour point d’ancrage la mer méditerranéenne. Le futur locataire de l'Élysée promet, ni plus ni moins, de bâtir une « Union méditerranéenne ».
L'idée de cette nouvelle union entre les pays des deux rives de la Méditerranée était apparue deux ans auparavant, lancée par Jean-Louis Guigou, ex-directeur de la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale), et Panagiotis Roumenotis, ex-ministre des Finances grec et président du CALAME (Centre d'analyse et de liaison des acteurs de la Méditerranée). Constatant l'échec lamentable d'Euromed, plus connu sous le nom de Processus de Barcelone, initié en 1995 pour aider au développement des pays méditerranéens, les deux hommes pensent qu'il faut créer une « communauté du monde méditerranéen » plus ou moins calquée sur celle de l'Europe.
Certains néoconservateurs américains reprennent l'idée lorsqu’Israël déclenche, en août 2006, sa guerre contre le Liban. Pour eux, faire coopérer l'Etat juif et les pays arabo-musulmans méditerranéens dans une même communauté économique permettra de redéfinir les relations entre Israël et un certain nombre de pays Arabes. Cette vision s’inspire en cela du plan du Grand Moyen-Orient lancé par l'administration Bush, dont l'idée principale était d'apporter « la paix et la démocratie » en recomposant tous les pays du Moyen-Orient au sein d'une même unité politique.
Reproduire l'expérience de la construction européenne à l'échelle des pays de la Méditerranée est, selon Nicolas Sarkozy, le meilleur moyen de sortir du « cycle infernal de la vengeance et de la haine » perdurant dans cette région.
Mollement appuyé par la Grèce, l'Espagne et l'Italie, le projet d'Union méditerranéenne s'élance dès lors laborieusement sur les rails, avant de stopper devant la chancelière allemande Angela Merkel. Cette dernière exprime clairement son mécontentement, estimant que ce projet de l’Élysée, monté sans aucune concertation, fait concurrence à l'Europe en marginalisant ses institutions et risque même d'en entraver la construction.
À cela s’ajoute la déclaration, survenue le 10 juin à Tripoli, du président libyen, Muammar Kadhafi, qui rejette en bloc le projet d’Union pour la Méditerranée. En effet, le Guide libyen considère que la coopération s’adresse uniquement aux pays riverains de la Méditerranée : « Ce projet porterait atteinte à l’unité africaine et arabe ». Pour Kadhafi, les négociations devront passer par l’Union Africaine (ou par la Ligue arabe dans sa globalité). Et pour corroborer cette idée, il a fait un parallèle avec le souci de l’Union Européenne de rester unie, alors que le projet initial de Nicolas Sarkozy prévoyait que seuls les pays membres de l’UE riverains de la Méditerranée prendraient part à l’UPM. Le président libyen a probablement épousé la position de toute l’Afrique noire soucieuse de donner à l’Union Africaine un nouvel essor dans la coopération avec les autres entités régionales.
Notons que depuis le 28 avril 2008, la présidence de la Commission de l’Union Africaine est revenue à Jean Ping, homme de confiance du président gabonais Omar Bongo Odimba. Il va sans dire que le nouveau responsable de la Commission aura du pain sur la planche. Toutefois, vu qu'il bénéficie de l'appui incontestable du doyen des chefs d'Etat africain, il est à parier que les autres chefs d'Etat ne lui créeront pas trop d'obstacles et lui apporteront également leur soutien dans la construction de l'Union Africaine avec tous ses corollaires.
Cette nouvelle donne africaine n’est pas de bons augures pour le projet de Nicolas Sarkozy. L’Union Africaine et ces Etats membres situés au Sud du Sahara ne voient pas bien comment définir une nouvelle relation avec une entité régionale – UPM – dont la première vocation est de redéfinir les relations entre Israël et le monde arabe avec comme médiateur les Européens. Il ne s’agit plus de parler des problématiques de développement, importantes aux yeux des pays africains subsahariens, mais bien de réorganiser le Moyen-Orient. L’Afrique subsaharienne y gagne-t-elle vraiment ?
Commentaires
Merci Freddy pour cet excellent éclairage africain sur l'Union pour la Méditerranée. Tu nous permets de bien comprendre combien ce projet est complexe, marchant un peu sur toutes les plates-bandes du pourtour de la "Mare Nostrum". Je reste toutefois persuadé qu'il peut être un vecteur manquant du dialogue entre les deux rives.
Rien ne va pour la coopération Euroméditerranéenne, déjà depuis le lancement du processus de Barcelone 1995, la situation est de plus en plus vulnérable pour les Etats associés de l'Union européenne. Pourquoi donc ce nouveau processus ? D'ailleurs, s'il y a une vraie volonté politique pour coopérer , il est inutile de lancer un nouvreueau processus, mais maintenir celui de Barcelone et l'appliqué pour de bon !
L'Union pour la Méditerranée (UPM), un projet fondé sur des partenariats concrets et un équilibre Nord-Sud, a été officiellement lancée le 13 juillet 2008 à Paris, à l'issue d'un sommet regroupant 43 pays. La rencontre était coprésidée par Nicolas Sarkozy et Hosni Moubarak. En ouverture, le président français a salué les chefs d'Etat arabes qui ont "fait ainsi un geste de paix" en venant à Paris. Hosni Moubarak a lui appelé à "la paix au Proche-Orient".
Cette union de 43 pays représente quelque 750 millions d'habitants, du continent européen et de la rive sud de la Méditerranée, une des régions les plus divisées du monde. "Nous en avions rêvé, l'Union pour la Méditérranée est maintenant une réalité", s'est félicité lors d'une conférence de presse finale M. Sarkozy, qui avait dû batailler ferme pour imposer son projet face aux réticences initiales des Européens comme de certains pays arabes.
Ce sommet a été marqué par une première : le président syrien Bachar al-Assad et le premier ministre israélien Ehud Olmert, dont les pays sont théoriquement en guerre depuis 1948, se sont retrouvés assis à une même table, même s'ils sont restés à distance. Le séjour de M. Assad à Paris lui a permis de faire un retour éclatant sur la scène internationale, notamment en affichant sa volonté d'établir des relations diplomatiques avec le Liban.
"Le monde entier vous regarde", a lancé Nicolas Sarkozy aux dirigeants présents à l'ouverture du sommet dans l'après-midi. Le président français, qui coprésidait la rencontre avec son homologue égyptien Hosni Moubarak, a salué "tous les pays arabes" membres de l'UPM qui ont "fait un geste de paix". Il a espéré "écrire ensemble notre histoire commune sur un pied d'égalité entre le Nord et le Sud". Hosni Moubarak a de son côté souhaité que la "nouvelle phase" lancée par l'UPM soit "la phase de la paix au Proche-Orient".
Il y avait pourtant à Paris deux absents de marque : le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui a jugé le projet "effrayant", et le roi du Maroc Mohammed VI, pour cause d'agenda "surchargé". Signe de la complexité de l'exercice, aucune "photo de famille" n'a eu lieu en fin de rencontre. Mais, pour la France, le fait de réunir autour d'une même table des rivaux de longue date constituait en soi une "victoire"
Le "monde ne va pas être changé" en un jour avec l'UPM, a tempéré le ministre suédois des Affaires étrangères, Carl Bildt, reflétant les doutes d'une partie des Européens sur le projet. La déclaration finale du sommet, notamment le passage sur le processus de paix au Proche-Orient, a fait l'objet jusqu'au bout de tractations laborieuses. C'est précisément à cause de ce type de divergences que le "processus de Barcelone", lancé en 1995 entre les Européens et le sud de la Méditerranée, s'est enlisé.
Les initiateurs de l'UPM espèrent garantir leur succès en se concentrant sur de grands projets concrets comme la dépollution de la Méditerranée et l'énergie solaire. Ils insistent aussi sur la volonté d'une parité Nord-Sud, symbolisée par deux coprésidents issus de chacune des deux rives. Le secrétariat général devrait revenir à une ville du sud. Mais la question est à l'origine de vives rivalités et sera remise à plus tard. Le financement des projets restera lui aussi à définir une fois passée la grand-messe de lancement.
Pour Jean Ping, Chef de l'exécutif africain, "l’Union pour la Méditerranée vise la partition du continent africain et contredit les décisions des sommets de l’Union Africaine à Banjul, en Gambie et à Khartoum, au Soudan, stipulant que le continent africain est une unité intégrée sur les plans géographique, humain et politique et une unité indivisible."
En affirmant ainsi son opposition au projet européen d’UpM, Jean Ping ne fait qu’officialiser une position actuellement dominante au sein de l’Union Africaine.