La spécificité de la candidature de la Turquie est dans doute l’ancienneté du dossier. En 1959 déjà, la Turquie présentait, presque concomitamment à la Grèce, sa demande d’association à la Communauté Économique Européenne. L’accord de stabilisation et d’association signé le 12 septembre 1963 (Accords d’Ankara) entre la Turquie et la CEE est entré en vigueur le 1er décembre 1964. Le dépôt officiel de la demande d’adhésion de la Turquie date quant à lui du 14 avril 1987. Un premier refus de la part de la Commission européenne concernant l’ouverture des négociations, le 18 décembre 1989, fut motivé par les progrès insuffisants relatifs aux droits de l’homme et des minorités. En parallèle, l’union douanière entre la Turquie et l’UE, qui prive la Turquie d’un certain nombre de ressources, est entrée en vigueur le 31 décembre 1995.

Le Conseil européen de décembre 1997, décidant de l’ouverture d’un vaste processus d’adhésion à destination de 10 nouveaux pays candidats a exclut la Turquie en considérant que « les conditions économiques et politiques permettant d’envisager les négociations d’adhésion n’(étaient) pas réunies ». En dix ans, la Turquie ne semblait pas avoir fait suffisamment d’efforts ou de progrès pour mériter que soient ouvertes de telles négociations. Pourtant, à peine deux ans plus tard, en décembre 1999, le Conseil européen d’Helsinki déclara : « La Turquie est un pays candidat qui a vocation à rejoindre l’Union sur la base des mêmes critères que ceux qui s’appliquent aux autres pays candidats ». Ainsi, si les conditions nécessaires à l’ouverture des négociations du dossier d’adhésion n’étaient pas encore réunies, le rythme des réformes engagées par l’Etat turc dans cette direction sembla influencer le calendrier communautaire. L’ouverture chaotique des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie, le 3 octobre 2005, semble montrer que les choses avancent sur ce point, malgré le retard imposé par la France, le 25 juin 2007, dans l’ouverture de nouveaux volets du dossier.

Force est de constater que la candidature de la Turquie à l’Union européenne ne semble pas traitée avec la même objectivité que le groupe de nouveaux adhérents de 2004 mais avec le même renfort d’exigences que pour les autres candidats actuels (Croatie et ARYM). Derrière ces dossiers, se pose la question des limites de l’Union européenne que cet impressionnant élargissement, ainsi que les « non » aux référendums, ont largement contribué à poser. L’adhésion récente et massive de dix nouveaux pays en trois ans interroge, en effet, la capacité des institutions européennes à fonctionner sans redéfinition du projet européen et pose la question de la détermination des frontières, notamment au regard de son identité. Dans ces perspectives, il paraît nécessaire de s’interroger sur la compatibilité de ce qui constitue l’identité européenne avec ce que l’on sait de la situation turque (I). Dans cette optique, un certain nombre d’éléments du débat, souvent trop politisés, doivent faire l’objet d’un examen critique. Les éléments divergents, ou aujourd’hui considérés comme tels, entre ces deux ensembles protéiformes doivent être mis en perspective, car si le dossier de la candidature de la Turquie est aujourd’hui ouvert, il ne sera pas clos avant une décennie et doit être apprécié au regard des évolutions susceptibles de survenir dans ce laps de temps.

Par ailleurs, la construction ou la réorientation éventuelle du projet européen, si l’on se place dans la perspective d’un projet qui reste celui de la construction d’une Europe politique après l’Europe économique, doit tenir compte d’enjeux directement liés à la mondialisation, à la place de l’Europe face aux puissances mondiales et notamment aux puissances émergentes montantes et à celles qui tentent de rester en haut du tableau. Dans cette perspective, l’adhésion de la Turquie peut s’avérer déterminante (II). Elle est, en effet, susceptible de répondre à un certain nombre d’enjeux stratégiques qui déterminent partiellement la sérénité durable des autres pays membres de l’Union, tout en soulevant pour demain des questions qui ne se posent pas, à tout le moins dans les mêmes termes, aujourd’hui. Toutefois, l’hypothèse de l’adhésion turque ne peut être abordée sous un jour favorable sans qu’un certain nombre d’interrogations relatives au fonctionnement de l’Union ne soient résolues. Le caractère déterminant de ces interrogations et les réponses qu’elles sont susceptibles de recevoir doivent là encore faire l’objet d’une approche prospective.


--