CONFERENCE : Multilatéralisme et multipolarité
Par Multipol le vendredi 7 décembre 2007, 12:18 - Diplomatie multilatérale - Lien permanent
Marine CORGIE
La première conférence AFNU-MULTIPOL s’est tenue le jeudi 8 novembre 2007 à
la Faculté de Droit d’Aix en Provence. Le Professeur Philippe MOREAU DEFARGES,
chercheur à l’IFRI, enseignant à l’IEP de Paris et à l’Université Paris II,
nous a fait l’honneur d’être notre invité. Tout en s’appuyant sur des exemples
précis de l’actualité internationale, Monsieur MOREAU DEFARGES a exposé, durant
près de deux heures, les relations complexes, tant contradictoires que
complémentaires, qu’entretiennent les notions de multilatéralisme et de
multipolarité.
Nous vous invitons à écouter l’intégralité de son intervention à partir
du lien suivant : intervention
du Professeur Philippe MOREAU DEFARGES
Avant d’en présenter les enjeux et paradoxes, Monsieur MOREAU DEFARGES tient à
rappeler la définition des notions de multilatéralisme et de multipolarité. Si
le système multipolaire trouve son origine et sa raison d’être dans la loi du
plus fort, le multilatéralisme naît quant à lui d’un pacte social établi entre
les différentes entités politiques. La multipolarité se traduit par l’existence
de quelques pôles de puissance qui, en s’équilibrant les uns les autres,
imposent au monde leur propre vision de l’ordre international. Monsieur MOREAU
DEFARGES compare ainsi la multipolarité à l’ordre de la jungle, dans lequel les
espèces les plus fortes règnent et font la loi.
Le multilatéralisme, par opposition au système multipolaire, peut être perçu
comme la tentative de créer une démocratie internationale et un ordre social
accepté par tous, dans lequel les Etats seraient tous égaux.
En dépit d’une dynamique multilatérale forte, Monsieur MOREAU DEFARGES
indique que le système mondial actuel reste dominé par la logique multipolaire.
Les relations internationales s’apparentent en effet à une jungle, dans
laquelle les puissants imposent leurs lois aux plus faibles. L’ONU représente
bien un pacte social entre les Etats et un effort pour instaurer un système
plus égalitaire. Cependant, elle ne peut offrir aux Etats attaqués l’assurance
d’être secourus. Dans un tel contexte, chaque acteur conserve sa souveraineté
et se doit d’assurer sa propre sécurité. Les équilibres et rapports de force
entre les puissances demeurent ainsi les principales clés de compréhension des
relations internationales.
Le système multipolaire, bien que dominant, porte en lui un certain nombre
de contradictions et de faiblesses. La notion de « pôle » s’avère, en
elle-même, problématique. Si nombre d’experts identifient quelques pôles de
puissance (les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde,...), l’on peut
s’interroger sur la définition même d’un « pôle ». Quels sont les critères
à même de définir un pôle ? Comment en restreindre la liste ? Les
revendications d’égalité ne pourraient-elles pas pousser des Etats comme le
Brésil ou l’Iran à prétendre à ce statut ?
Le jeu multipolaire ne peut fonctionner que si les puissances s’accordent sur
un intérêt commun supérieur, susceptible d’apaiser les querelles. La remise en
cause du jeu multipolaire par l’une ou l’autre des puissances suffit à
l’éclatement de l’ensemble du système, comme ce fut le cas de l’Allemagne au
cours du 20ème siècle. Les revendications d’égalité de plus en plus pressantes
des Etats contribuent à remettre en cause la notion même de « pôle »,
certains revendiquant pour eux-mêmes ce statut. Le système multipolaire ne peut
subsister que si chacun accepte la place que lui confère l’ordre établi par les
plus forts.
Afin d’illustrer son propos, Monsieur MOREAU DEFARGES évoque la situation du Moyen-Orient. Face aux difficultés rencontrées en Irak, les Etats-Unis disposent aujourd’hui de deux options : poursuivre la stratégie de démonstration de force et tourner leurs frappes vers l’Iran ; ou bien entreprendre une démarche multipolaire visant à établir un jeu d’équilibre favorable au Moyen-Orient. La première solution implique que la puissance américaine dispose d’une force suffisante pour anéantir son adversaire. La seconde suppose quant à elle que les Etats du Moyen-Orient s’associent à l’équilibre proposé et qu’un intérêt commun, la paix, prévale sur les divergences. L’édification d’un système multipolaire au niveau régional restera cependant difficile tant que perdurera le conflit israélo-palestinien. Par ailleurs, il ne pourra se mettre en place sans qu’y soient associés les colosses de la région, en particulier l’Iran. Monsieur MOREAU DEFRAGES craint que le prix à payer pour associer l’Iran à ce jeu multipolaire ne soit l’arme nucléaire...
Si les relations internationales restent encore aujourd’hui dominées par la
logique multipolaire, Monsieur MOREAU DEFARGES souligne la part croissante de
la dynamique multilatérale.
L’idée multilatérale est portée par l’interdépendance du monde, l’accroissement
du commerce et des échanges et l’impérieuse nécessité de disposer de règles
communes. Elle vise en outre la réalisation de l’idée démocratique à l’échelle
internationale et répond aux revendications d’égalité des Etats. L’ONU apparaît
comme l’illustration la plus aboutie de cette aspiration croissante à une
démocratie mondiale. La charte des Nations Unies représente en effet un pacte
social, permettant le passage de la loi du plus fort à une société mondiale
régie par des règles internationales communes. L’ONU se veut une organisation
démocratique, assurant l’égalité de ses membres, quelque soit leur taille ou
leur puissance.
L’évolution de l’idée d’égalité, fondement de la démocratie, ainsi que les
enjeux économiques de ce dernier siècle, ont imposé l’existence d’un monde plus
multilatéral. Pourtant, l’idéal multilatéral ne se suffit pas à lui-même :
l’appareil étatique demeure aujourd’hui la seule entité capable de produire de
l’égalité. En l’absence d’un Etat mondial, aucune entité ne semble en mesure
d’organiser cette égalité au niveau international.
Monsieur MOREAU DEFARGES rappelle que les Etats-Unis, à l’origine de la
création du système des Nations Unies, ont été les principaux promoteurs de
l’idéal démocratique tout au long du 20ème siècle. Or, il est important de
garder à l’esprit que l’intérêt des Etats prévaut sur l’idéal démocratique.
Aussi, bien que les Etats-Unis aient été les premiers défenseurs du
multilatéralisme et de la démocratie mondiale, ils ne peuvent, en tant qu’Etat,
accepter d’aller jusqu’au bout de la logique multilatérale. Un système dans
lequel tous les Etats seraient égaux, y compris dans leur capacité de nuisance,
leur serait en effet préjudiciable. C’est cette crainte qui est à l’origine du
refus de certaines puissances, dont les Etats-Unis, la Russie ou la Chine, de
prendre part au système de la Cour Pénale Internationale ; système dans
lequel leurs actions pourraient être mises en cause par tout autre Etat parti.
La victoire du multilatéralisme suppose l’acceptation, par les plus forts,
d’une égalité susceptible de contredire leurs propres intérêts.
Pour conclure, Monsieur MOREAU DEFARGES mentionne la situation particulière du Conseil de Sécurité de l’ONU. Celui-ci illustre la tentative de faire vivre côte à côte les logiques multilatérale et multipolaire. Si la charte des Nations Unies instaure l’égalité entre les Etats membres, le Conseil de Sécurité confère une prééminence à ses 5 membres permanents. A l’image du système de l’ONU, le monde d’aujourd’hui reste tiraillé entre une dynamique multilatérale de plus en plus affirmée et la persistance d’une jungle multipolaire.
