PRESSE : Cessez de vouloir "sauver" l'Afrique !
Par Multipol le mercredi 8 août 2007, 09:41 - Diplomatie multilatérale - Lien permanent
Catherine MAIA
À l'automne 2006, peu après mon retour du Nigeria, je fus interpellé par une blonde et guillerette étudiante dont les yeux bleus paraissaient assortis aux perles du bracelet "africain" qu'elle portait au poignet. "Sauvez le Darfour !", criait-elle derrière une table couverte de brochures exhortant les étudiants à "agir tout de suite !", à "arrêter le génocide au Darfour !". Mon aversion à l'égard de ces étudiants qui s'impliquent à corps perdu dans des causes à la mode faillit me faire tourner les talons, mais le cri qu'elle jeta ensuite m'immobilisa.
Vous ne voulez donc pas nous aider à sauver l'Afrique ?", hurla-t-elle. Il semblerait que depuis quelque temps, rongé de culpabilité par la crise humanitaire qu'il a provoquée au Moyen-Orient, l'Occident se tourne vers l'Afrique pour y chercher la rédemption. Des étudiants idéalistes, des célébrités comme Bob Geldof et des politiciens comme Tony Blair se sont fixé pour mission d'apporter la lumière au continent noir. Ils arrivent en avion pour effectuer un internat ou participer à une mission d'enquête, ou encore pour adopter un enfant, un peu comme mes amis et moi, à New York, prenons le métro pour aller adopter un chien abandonné à la fourrière.
C'est la nouvelle image que veut se donner l'Occident : une génération sexy et politiquement active dont la méthode préférée pour faire passer son message est de publier de pleines pages de magazines avec des célébrités au premier plan et de pauvres Africains déshérités derrière. Et tant pis si bien souvent les stars dépêchées pour secourir les indigènes ont un air délibérément aussi émacié que ceux qu'elles veulent aider.
Mais ce qui est peut-être plus intéressant encore, c'est le langage employé pour décrire l'Afrique que l'on entend sauver. Par exemple, la campagne lancée par l'association Save the Children, intitulée "I am African", présente des portraits de célébrités occidentales majoritairement blanches avec des "marques tribales" peintes sur le visage au-dessus du slogan I am African imprimé en grosses capitales. Dessous, en lettres plus petites, apparaît la phrase : "Aidez-nous à arrêter l'hécatombe."
Même bien intentionnées, ces campagnes propagent le stéréotype d'une Afrique qui serait un trou noir de maladie et de mort. Articles et reportages ne cessent d'évoquer les dirigeants africains corrompus, les seigneurs de guerre, les conflits "tribaux", les enfants exploités, les femmes maltraitées et victimes de mutilation génitale. Ces descriptions apparaissent sous des titres tels que "Bono peut-il sauver l'Afrique ?" ou "Les Brangelina parviendront-ils à sauver l'Afrique ?" La relation entre l'Afrique et l'Occident n'est plus fondée sur des préjugés ouvertement racistes, mais de tels articles rappellent les beaux jours du colonialisme européen, quand on envoyait des missionnaires en Afrique pour nous apporter l'éducation, Jésus-Christ et la "civilisation".
Tout Africain, moi compris, ne peut que se réjouir de l'aide que nous apporte le monde, mais cela ne nous empêche pas de nous demander si cette aide est vraiment sincère ou si elle est faite dans l'idée d'affirmer sa supériorité culturelle. Je ressens toujours un certain malaise lorsque, dans une soirée caritative, l'organisateur récite une litanie de désastres africains avant de faire monter sur scène une personne (généralement) riche et blanche qui s'empresse d'exposer ce qu'il ou elle a fait pour les pauvres Africains affamés.
Chaque fois qu'une étudiante pourtant sincère évoque les villageois qui ont dansé pour la remercier de son aide, je fais la grimace. Chaque fois qu'un réalisateur hollywoodien tourne un film sur l'Afrique dont le héros est occidental, je secoue la tête - parce que les Africains, alors que nous sommes des personnes bien réelles, ne font que servir de faire-valoir à l'image fantasmée qu'a l'Occident de lui-même. Et non seulement de telles descriptions ont tendance à ignorer le rôle parfois essentiel qu'a joué l'Occident dans la genèse de nombreuses situations déplorables dont souffre le continent, mais elles ignorent également le travail incroyable qu'ont accompli et que continuent à accomplir les Africains eux-mêmes pour résoudre ces problèmes.
Pourquoi les médias persistent-ils à dire que les pays africains se sont vu "accorder l'indépendance par leurs anciens maîtres coloniaux", et non qu'ils ont combattu et versé leur sang pour obtenir leur liberté ? Pourquoi Angelina Jolie et Bono bénéficient-ils de toute l'attention médiatique pour leur travail en Afrique alors que Nwankwo Kanu ou Dikembe Mutombo, tous deux africains, ne sont pratiquement jamais mentionnés ? Comment se fait-il que l'on s'intéresse plus aux bouffonneries de cow-boy auxquelles se livre un ancien diplomate américain de second rang au Soudan qu'aux nombreux pays africains qui y ont envoyé troupes et vivres et ont consacré d'interminables heures à négocier un règlement entre toutes les parties impliquées dans cette crise ?
Il y a deux ans, j'ai travaillé dans un camp de personnes déplacées au Nigeria, les survivants d'un soulèvement qui avait entraîné la mort de 1 000 personnes et le déplacement de 200 000 autres. Fidèles à leur habitude, les médias occidentaux parlèrent longuement des violences, mais pas du travail humanitaire que les autorités locales et nationales accomplirent - avec très peu d'aide internationale - en faveur des survivants. Des travailleurs sociaux ont consacré leur temps et, dans de nombreux cas, donné leur propre salaire afin de venir en aide à leurs compatriotes. Ce sont eux qui sauvent l'Afrique, et, de même que pour beaucoup d'autres à travers le continent, leur travail ne trouve aucun crédit à l'extérieur.
Le mois dernier, le groupe des huit pays les plus industrialisés s'est réuni en Allemagne avec une brochette de célébrités afin de discuter, entre autres sujets, de la façon de sauver l'Afrique. J'espère qu'avant le prochain sommet du G8 le monde aura enfin compris que l'Afrique ne veut pas être sauvée. L'Afrique veut que le monde reconnaisse qu'au travers de partenariats équitables avec d'autres membres de la communauté internationale elle sera elle-même capable d'une croissance sans précédent.
Texte de l'écrivain nigérian Uzodinma IWEALA
Traduit de l'anglais par Gilles BERTON
- Retrouver ce texte sur le site du journal Le Monde (28 juillet 2007) © 2007

Commentaires
Merci à Uzodinma Iweala de dire tout haut ce que bon nombre d'acteurs de terrains pensent tout bas, à défaut de bénéficier de la même fenêtre médiatique que celle des stars décrites dans son texte pour le faire savoir!
Une des premières demandes de l'équipe du DU Action Humanitaire de la faculté de Médecine de Dijon, dirigée par le Professeur Blettery, est de réfléchir sur cette question très intime: "Pourquoi voulez-vous faire de l'humanitaire?".
Pas d'action, de bonne action sans réflexion: le livre de Johanna Siméant et Pascal Dauvin" Le travail humanitaire : Les acteurs des ONG, du siège au terrain" trace bien ces différentes motivations, sans porter de jugement de valeur tout en mettant l'accent sur certaines motivations, notamment la volonté de devenir un héro...
Une deuxième question souvent posée par l'équipe fait écho à l'article de U. Iweala: "Etes-vous certain(e) qu'on ait besoin de vous et qu'on ait demandé votre présence?"...
La démarche du "bon samaritain" du dimanche, qui laisse les choses en l'état dès qu'il est de retour au pays ne laisse généralement qu'un goût amère dans la bouche de ceux qui restent... Par ailleurs, elle a généralement le don de brouiller les pistes des priorités locales, l'intérêt de "stars" de la politique ou du spectacle dans une zone médiatisée ayant le plus souvent pour conséquence de laisser dans l'ombre les zones de conflit ou de catastrophes souffrant tout autant de l'urgence: qui se soucie aujourd'hui des camps de réfugiés en Birmanie, pourtant vieux de plus de 20 ans? Qui se soucie des conditions de vie des camps tibétains à la frontière indienne?
Le Darfour est sans doute une urgence, mais il ne doit en aucun cas devenir l'expiatoire de la mauvaise conscience de l'occident!
Cet article lève partiellement le voile sur ce qu'il est advenu d'appeler "le métier caritatif" dont s'ornent à volonté certaines celebrités de tous bords, via leurs Etats et gouvernements... occidentaux de préférence! Cela me rappelle les clichés, cités avec force par l'auteur de cet article, du bon occidental rose de santé et de blanc vêtu, armé de l'évangile dans une main, et du pistolet dans l'autre, prêchant ses litanies et apportant la lumière et l(s)a civilisation... par la force s'il le faut aux peuples barbares ! L'aide "humanitaire" a tout juste remplacé "les lumières".
Cependant, au-delà du cliché, ce qui retient mon attention est l'usage politique qui sous-tend cette aide, car comme tout un chacun le sait, en relations internationales, on ne donne rien pour rien. Le Darfour en l'occurence n'a commencé à intéresser l'occident qu'à partir du moment où il s'est avéré receler des richesses inestimables... tout comme le sud d'ailleurs. Et il est difficilement compréhensible qu'un Busch ou un Blair déploient autant d'énergie pour les simples beaux yeux des darfouriens ? Idem pour la somalie ? Et les exemples sont légion. Je pense que nous assistons depuis quelques temps au scénario suivant : les puissances occidentales, animées par leurs intérêts propres, s'ingénuent souvent à interférer dans des conflits pour créer, ou susciter des situations de guerre civile, d'exode de polpulations... etc, pour crier ensuite au génocide, aux traitements inhumains... etc, ce qui leur permet de mondialiser des situations purement internes, pour lesquelles elles détiennent les clefs de "solution" au sein du Conseil de sécurité de l'onu !
Pour l'exemple, les Palestiniens ont été dépossédés de leurs terres, et on en a fait des "réfugiés" dépendant de l'aide humanitaire de l'unrwa... selon les circonstances ! Les usa et la gb on agressé l'Irak et l'ont envahi, créant un exode de plusieurs millions de civils... pour lesquels on s'ingénue à réunir conférences et sommets d'aide ! L'afghanistan, autant sous l'ex-URSS que sous l'otan est un autres exemple. Naguère l'Erythrée connut les mêmes difficultés. Il serait fallacieux de multiplier les exemples.
Sans préjuger des intentions nobles de certaines ong dans le domaine de l'humanitaire, ce domaine reste un simple relai du visage macabre du colonialisme, de l'impérialisme et de l'exploitation des humains par
d'autres humains.
Tant que les peuples opprimés resteront soumis dans une quasi vénération à leurs "gouvernants" corrompus, cet état de choses a encore lougue vie devant lui !
Les relations Nord-Sud font toujours débat... Et C'est tout à fait légitime.
L'inégalité et l'injustice de ces rapports sont plus que jamais d'actualité à travers les rôles équivoques et tendancieux des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, présents au sein du G8, derrière la Banque Mondiale, le Front Monétaire international et l'OMC. Je ne rentrerai pas dans le détail des actions menées par ces institutions tant leur contre-productivité est criante (PAS - Politiques d'Ajustement Structurels, Maintien de la paix sans moyens, exclusions des produits africains des marchés mondiaux etc..). Les années passent et les mêmes stratégies de lutte contre la pauvreté continuent à produire les mêmes effets déshumanisants.
Une fois ce constat fait , je trouve que les propos de Uzodinma IWEALA sont durs et mélangent un peu tout..
De madonna et son bébé au Malawi, à l'étudiante américaine aux yeux bleus, en passant par Bono sans oublier Tony Blair ou les étudiants occidentaux naïfs et écervelés .etc.. Il ne faut pas tout mélanger. Les actions de ces individus ne sont pas ne sont pas à mettre sur le même niveau. Et tant bien même il y aurait derrière tout cela de la repentance, du mea culpa ou juste de la prise de conscience, on ne va pas leur jeter la pierre.
- Je préfère deux fois mieux une Angelina Jolie aux pasteurs africains qui écument les villes d'Afrique de l'Ouest et dépouillent les croyants du peu qu'ils leur restent.
- Je préfère un Bono à un Akon ou à un Faudel,
- Je préfère une étudiante américaine "idiote", connaissant un temps soit peu ou se trouve, sur le plan géographique, le Darfour, qu'à des petites africaines obsédées par Louis Vuitton / Dior/ D&G et les soirées dans tel endroit "branché" de la capitale.
On pourrait multiplier les exemples à l'infini.
M. Uzodinma IWEALA, la géopolitique internationale est une matière complexe et dont il n'est pas offert à tout le monde de saisir les arcanes et les enjeux. Est ce que le caritatif et l'humanitaire sont cheap, voir minables devant l'ampleur les problématiques africaines ? Oui et non.
En attendant, je préfère leur existence au néant, fut-elle naïve, dépourvue de fond, "fleur bleue" et sans dimension politique extraordinaire. Elle illustre au moins une conscientisation face à certains grands problèmes. Il n'y a rien de pire que de ne pas "savoir". Tant qu'on peut agir même à un petit niveau, fût il minime, c'est déja ça... : un don, du temps, de l'énergie.
Quant à la justification idéologique des actions décriées par Uzodinma IWEALA, on s'en fout !! Ca n'a aucun intérêt. Fondamentalement, personne n'y gagne ! Juste une question d'ego... Quoi ? "Laissez les africains régler leurs problèmes tous seuls ?" Oui, c'est ça.. Comme si les africains avaient les cartes en main pour décider de leur développement économique..