ACTU : Victoire du parti de la justice et du développement aux élections législatives en Turquie
Par Multipol le mardi 24 juillet 2007, 10:56 - Politique étrangère / Interculturel - Lien permanent
Brian MENELET
Avec 46,4% des suffrages exprimés, l’AKP, le parti de la justice et du développement, a recueilli, le 22 juillet, quelques 340 sièges sur les 550 de la chambre unique du Parlement turque. Cette victoire d’un parti souvent qualifié d’«islamiste», essentiellement par l’opposition laïque et les observateurs étrangers, est finalement une grande victoire pour la Turquie, notamment en ce qui concerne sa candidature à l’adhésion à l’Union Européenne.
Les dernières nouvelles concernant la possible intervention de l’armée lors du premier tour de l’élection présidentielle, le 27 avril dernier, laissaient en effet craindre le coup d’État militaire. Dans la soirée du premier tour, le général Yasar Büyükanit, chef de l’état major-turc, avait effectivement déclaré aux médias comme émanant des autorités militaires : «En cas de nécessité, les forces armées exprimeront clairement et nettement leur position et agiront en conséquence. Nul ne doit en douter. Tous ceux qui s’opposent à la conception du grand fondateur de notre République, Atatrürk, sont les ennemis de la République et le resteront». Ceci n’aurait pas été la première intervention de l’armée turque dans la vie politique du pays, puisque tel fut le cas en 1960, 1971 et 1980.
Suite à l’annulation du premier tour de ces élections par la Cour Constitutionnelle basée sur l’absence du quorum nécessaire pour l’élection présidentielle - entre autre du fait du boycott du CHP (parti républicain du peuple, pro-laïcité), la décision du Premier ministre turque, Recep Tayyip Erdogan (AKP), de dissoudre l’Assemblée nationale, suite à l’absence de quorum lors du second scrutin montre, en donnant le dernier mot aux citoyens turcs, une volonté de résoudre cette crise démocratiquement et semble couper l’herbe sous le pied des militaires.
Or, à la lecture des critères politiques de Copenhague, confirmée par la position adoptée par le Conseil des ministres lors du Sommet d’Helsinki, la primauté du droit, de l’État de droit, la stabilité des institutions et leur fonctionnement démocratique apparaissent comme des préalables à l’ouverture des négociations. Cette résolution de la crise actuelle en Turquie semble donc confirmer les efforts poursuivis par ce pays en vue de l’adhésion, prochaine (?), à l’Union Européenne et devrait plaider en faveur d’une accélération des négociations dans cette direction.

Commentaires
Parmi les réactions qui ont suivi les résultats des législatives en Turquie, celle du Président de la Commission européenne, le portugais José Manuel Barroso est à relever.
Tout en déclarant, dimanche 22 juillet, au journal grec "Kathimerini" que «cette victoire survient à un moment crucial pour le peuple de Turquie alors que ce pays avance dans ses réformes politiques économiques» et que «le Premier ministre Erdogan s'est engagé personnellement pour ce mouvement en direction de l'Union européenne», il a également déclaré que «la Turquie n'est pas prête à rejoindre l'UE».
«Soyons honnêtes. La Turquie n'est pas prête à devenir membre de l'UE et l'UE n'est pas prête à accepter la Turquie comme membre. Ni demain, ni après-demain».
Peut-être après après-demain alors (?), puisque Barroso a aussitôt ajouté que les États membres ne doivent toutefois pas fermer la porte au nez des Turcs et que «les négociations doivent se poursuivre» : «Personnellement, je crois que c'est une question de crédibilité pour l'UE (....) Je voudrais demander à la France et à tous les États membres de ne pas revenir sur la décision que nous avons prise ensemble et de poursuivre les négociations»...
Toute cette affaire me semble une grande arnaque avec au final les espoirs de bon nombre de turques qui seront déçus. Pourquoi continuer à faire mirroiter ou faire penser à la Turquie qu'elle a une chance d'accéder à l'UE alors qu'actuellement, cela ne semble pas être une volonté clairement et largement partagée en Europe? Négociations d'adhésion ou marche vers le "Boulevard of Broken Dreams"? L'UE s'est avancée sur cette voie il y a plusieurs années, maintenant, le contexte semble être différent et elle ne sait plus quoi faire, alors elle continue une sorte de fuite en avant, question de repousser les choses...
Je ne crois pas au scepticisme de William.
Il ne faut pas oublier que depuis l'élargissement massive des 10 de 2004, l'Union Européenne a besoin de "digérer" culturellement et financièrement cette crise de boulémie. Cet accroissement important, tant territorial que démographique pose la lourde question de la réforme des institutions européennes d'une part, et de son identité d'autre part. Sur ce dernier point, l'adhésion de la Turquie ne fait que renforcer la question identitaire européenne et celle des limites géographiques de l'Europe, mais elle met aussi l'Union devant son propre reflet : la question identitaire européenne se résume-t-elle à l'énumération des critères objectifs et subjectifs qui servent traditionnellement à l'identification d'une nation, ou doit-elle faire primer la question d'un projet d'avenir commun, point sur lequel l'Union Européenne est en panne depuis bien avant 2004 et sur lequel la question de l'adhésion de la Turquie ne change rien.
Par ailleurs, la volonté politique des Etats membres concernant l'adhésion est très partagée : Si la France et l'Autriche sont classées comme fortement sceptiques (comprendre opposés) à cet égard, la Grèce et Chypre étant pour leur part classées comme moyennement sceptiques, la Suède, le Portugal, l'irlande et l'Italie sont classés comme plutôt favorables tandis que la Grande-Bretagne, l'Espagne, la Finlande, la Bulgarie et la Roumanie sont classées comme très favorables à cette adhésion (cf. Fadi Hakura, journaliste expert au journal londonnien Open Democracy, extrait tiré du Courrier International du 23-29 novembre 2006, N° 838).
J'ajouterai que le Conseil européen de décembre 1999 à Helsinki a déclaré "La Turquie est un pays candidat, qui a vocation à rejoindre l'Union sur la base des mêmes critères que ceux qui s'appliquent aux autres pays candidats".
Certes, l'adhésion accélérée des 10 de 2004 laisse à penser le contraire. Ce serait oublier toutefois que la Turquie n'est pas, à l'heure actuelle, dans les mêmes conditions internes, tant sur la question économique, qui a pourtant bien progressée, que sur la question des droits de l'homme, que les 10 en question.
L'adhésion de la Turquie n'est certes pas pour demain, mais selon les meilleurs experts des questions de l'élargissement, elle ne devrait pas attendre plus tard que 2014 ou 2017.