NOTE : L'incubation du "syndrome irakien"
Par Multipol le mardi 17 juillet 2007, 10:00 - Politique étrangère / Interculturel - Lien permanent
Nicolas MARTIN-LALANDE
Par analogie avec le "syndrome du Vietnam", un "syndrome irakien" incube depuis que l'opinion publique américaine perçoit dans l'intervention militaire en Irak une faillite stratégique et que son soutien s'érode. La gestation des symptômes du "syndrome irakien" infléchit déjà la posture stratégique américaine post-2001.
L'analogie du "syndrome du Vietnam" renvoie aux symptômes psycho-politiques résultant du traumatisme de la psychè collective américaine après la défaite politique face au Viêt-Cong (soutenu par le gouvernement nord-vietnamien). Les pouvoirs exécutif et législatif succombent alors à la tentation du retrait stratégique.
Trois symptômes l'illustrent. D'abord, la réaction du Congrès à la
"présidence impériale" (A. Schlesinger): le War Powers Act de 1973 impose au
président d'informer le Congrès d'un recours à la force armée et de mettre fin
à son emploi non expressément autorisé dans les 60 jours (avec la possibilité
de demander 30 jours supplémentaires si la sûreté des troupes est en jeu), à
moins d'une disposition contraire du Congrès. Ensuite, l'absence de réaction du
président Ford aux provocations nord-vietnamienne (l'invasion du Vietnam du sud
en violation du cessez-le-feu) et soviétique (l'envoi de militaires cubains en
Angola pour appuyer les factions pro-soviétiques dans la guerre civile
post-coloniale) en 1975. Enfin, l'énoncé de la doctrine Weinberger: le
secrétaire à la Défense éponyme reconnaît en 1984 les nouvelles contraintes
pesant sur l'emploi de la force armée en paramétrant l'ultima ratio
regnum.
Cinq conditions sont dorénavant requises: un recours vital pour les intérêts
nationaux, l'emploi d'une force écrasante, des objectifs politiques et
militaires clairement définis (y compris une stratégie de sortie de conflit),
une réévaluation et des ajustements continus pendant le conflit, le soutien de
l'opinion publique et de ses représentants. C'est précisément parce qu'elle
tient compte des paramètres Weinberger (adaptés par le général Powell) que
l'intervention militaire réussie dans le Golfe en 1991 – conjuguée à la
croyance techniciste dans une guerre sans brouillard ni frictions née de la
révolution dans les affaires militaires – désinhibe les décideurs américains
vis-à-vis du recours à la force armée pour étayer in fine l'interventionnisme
libéral post-Guerre froide (Somalie, Bosnie-Herzégovine, Haïti,
Kosovo).
Un "syndrome irakien" incube depuis que l'opinion publique américaine
perçoit dans l'intervention militaire en Irak une faillite stratégique et que
son soutien s'érode (la majorité des sondés critique désormais l'exécution
voire la conception d'une intervention qualifiée d'erreur). D'un côté, la perte
de crédibilité du président Bush dans son rôle de commandant-en-chef (plus
généralement la décote de sa présidence néo-impériale), la réaffirmation des
pouvoirs du Congrès démocrate en matière de direction de la politique étrangère
et l'effritement du consensus bipartisan post-11 Septembre favorisent un
rééquilibrage du rapport de forces institutionnel sur la scène nationale. De
l'autre côté, la perte d'autorité morale des États-Unis (auprès des opinions
publiques américaine et internationale comme des gouvernements étrangers),
l'apprentissage des paradoxes de la puissance militaire et la perception
subséquente d'un moindre prestige, voire d'un déclin, suscitent l'introversion
de l'élite décisionnelle de Washington, sapent le rôle policier international
des États-Unis et les incitent à la retenue stratégique sur la scène
internationale.
La gestation des symptômes du "syndrome irakien" infléchit déjà la posture
stratégique américaine adoptée après le 11 septembre 2001 – le triptyque
primauté militaire, action préventive et changement de régime. Certes,
l'évolution des contraintes de l'environnement national et international des
décideurs politiques américains (par exemple, la transnationalisation des
menaces à la sécurité interpénètre de plus en plus intérêts nationaux et
internationaux) limite ipso facto la pertinence heuristique de l'analogie
vietnamienne et exclut d'emblée l'abandon de l'interventionnisme pour un nouvel
isolationnisme. Mais le mythe du splendide isolement imprègne toujours une
culture diplomatico-stratégique qui cherche à préserver la perception de
l'exceptionnalisme moral américain en tirant partie de l'immunité territoriale
(relative) des États-Unis. Angoisses et réveils néo-isolationnistes rythment
ainsi les veilles et lendemains de guerre dans l'histoire des États-Unis: le
Congrès rejette le traité de Versailles en 1920 puis vote les trois lois de
neutralité en 1935-6-7; les premier et troisième présidents mettent en garde
contre, respectivement, les alliances "permanentes" (Washington, 1796) et
"contraignantes" (Jefferson, 1801).
L'incubation du "syndrome irakien" explique l'attentisme de l'administration
républicaine face à la montée en puissance géostratégique de Téhéran. Les
décideurs américains ne remettent pas encore en cause l'utilité de la force
armée dans les relations internationales mais interrogent déjà son efficacité
pour des missions de déconstruction/reconstruction de l'État. Ils prennent
conscience de ce que le recours choisi à la force armée implique son usage
contraint et limité. Ils apprennent que la greffe démocratique occidentale
prend difficilement sur un corps politique insuffisamment acculturé dont
l'identité nationale est au demeurant fragmentée et abjurent par conséquent la
démocratie coercitive (le "wilsonisme botté" de P. Hassner) sur l'autel de
laquelle les interventionnistes néo-conservateurs et néo-libéraux ont scellé
leur union ad hoc en 2003, voire réclament la désidéologisation de la politique
étrangère américaine. Ils souhaitent re-hiérarchiser les intérêts nationaux
américains puis réarticuler intérêts nationaux et internationaux (i.e.
subordonner les seconds aux premiers). Ils veulent réviser le degré et les
modalités d'engagement des États-Unis dans les affaires politiques
internationales.
Ce texte est également publié sur le site du Centre d'études
transatlantiques
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Mode officiel de citation : Nicolas MARTIN-LALANDE, «L'incubation du "syndrome irakien"», Multipol, juillet 2007, <http://www.multipol.org>.
