POINT DE VUE : Guinée : le prix du changement ?
Par Multipol le mercredi 30 mai 2007, 00:24 - Crises et conflits - Lien permanent
A. Ben-Ousmane DIALLO
Le dernier rapport de Human Rights Watch intitulé Mourir pour le changement en Guinée revient longuement sur les événements de janvier et février derniers. Il présente de façon détaillée la répression brutale excercée par «les forces de sécurité guinéennes» sur les manifestants, aussi bien à Conakry qu'à l'intérieur du pays. Il montre notamment comment «les forces de sécurité ont maltraité, intimidé et arrêté arbitrairement des journalistes et des membres de la société civile» et comment elles «se sont rendues responsables d'un usage excessif de la force, ainsi que de tirs imprudents et incontrôlés». Ce rapport riche et détaillé est disponible en français sur le lien suivant : http://hrw.org/french/reports/2007/guinea0407/.
Les chiffres officiels indiquent que 129 personnes ont perdu la vie, tandis que 1700 autres auraient été blessées par la brutale répression qui s'est abattue sur les manifestants. Il est fort probable que ce bilan officiel soit sous-estimé. Quel que soit le nombre de victimes, un certain nombre de questions lourdes et dérangeantes méritent d'être posées. Sont-ils morts pour rien ? Ou leur mort servira-t-elle à quelque chose ? La réponse peut sembler évidente. Certains diront, sans hésiter : «Oui, ils ont sacrifié leur vie pour une cause noble, celle de la liberté, de la démocratie et de la justice». Il convient cependant de garder à l'esprit que le résultat de ce sacrifice dépendra de la mobilisation des survivants pour que les promesses faites soient tenues. Si le changement reste une fiction et ne devient pas une réalité, il faudra tirer la conclusion que le sacrifice aura été vain. Garder cette hypothèse à l'esprit doit permettre de toujours se souvenir des martyrs et de continuer le combat pour la justice et la liberté dans un pays où l'histoire ne s'écrit que dans le registre du passif depuis bientôt 50 ans.
D'hier à aujourd'hui, la Guinée, jadis appelée les Rivières du Sud, perçue comme une terre pleine de promesses, objet de convoitises pour les puissances coloniales européennes et d'envie pour les pays voisins de la sous-région, notamment en raison des nombreuses ressources dont elle dispose, cette belle terre de Guinée ne finit pas de sombrer dans la crise, une crise qui semble devenir fatale et éternelle. Les derniers événements qui ont secoué le régime en place et ébranlé son fondement ont révélé une lassitude de la population face aux promesses jamais tenues du changement. Le peuple guinéen s'est fortement mobilisé et a crié son ras-le bol pour dire «Y’en a marre !», «Assez, c'est assez !».
Le «changement», voilà ce que demandent les Guinéens. Des centaines de jeunes innocents ont été tués par les forces de l'ordre du pouvoir en place. Les syndicats ont maintenu la pression et ont exigé des concessions de la part du pouvoir. Sentant la menace de sa perte imminente, le Général Président, Lansana Conté, a accepté de nommer un nouveau Premier ministre dit «de consensus» qui a formé son gouvernement. Les guinéens se sont donc remis à rêver, à espérer. Oui, le changement est bien possible, même en Guinée. Il faut le vouloir et se battre pour créer les conditions de sa possibilité et de sa réalisation. Toutefois, il ne faudrait pas perdre de vue trois choses importantes qui sont même des évidences pour certains.
1. On ne change pas une société par décret. Il n'y a pas de solutions magiques pour réaliser le changement. Le changement est avant tout un processus qui s'inscrit nécessairement sur le long terme. Il faut donc beaucoup de volonté, mais aussi du courage politique, pour impulser cette dynamique de changement au sein de la société globale.
2. On ne fait pas du neuf avec du vieux. Il peut être tentant, voire même réconfortant de croire avec Descartes que «la sagesse ou le bon sens est la chose la mieux partagée au monde» et que, par conséquent, les pouvoirs autoritaires peuvent faire preuve de sagesse et tirer les leçons des crises qu'ils traversent pour améliorer leur mode de gouvernance. Cependant il ne faut pas se tromper sur la nature du régime guinéen et sur les hommes qui y ont accaparé le pouvoir depuis que le pays est devenu indépendant. Il faut certes accorder le bénéfice du doute aux hommes qui ont été choisis par Monsieur Kouyaté mais il convient de ne pas oublier que, pour la plupart, il s'agit d'hommes qui sont issus du même système en place. Certains ont servi la tyrannie de Sékou Touré avant de se mettre au service de Lansana Conté. Il faut donc espérer qu'ils ont compris le message du peuple. Le gouvernement Kouyaté n'a pas droit à l'erreur. Il doit absolument réussir pour redonner confiance aux guinéens.
3. Les jeunes qui ont péri sous les balles de l'armée guinéenne au cours des derniers mois n'ont pas sacrifié leur vie pour que certaines personnes puissent accéder au pouvoir juste pour donner au régime en place une nouvelle image et perpétuer les pratiques du passé. Comme l'a si bien dit l'écrivain Tierno Monenembo dans un de ses textes, les jeunes qui sont morts n'ont pas sacrifié leur vie juste pour obtenir de l'électricité, de l'eau courante ou la baisse du prix du riz. Ce qu'attendent les guinéens, dans les campagnes comme dans les villes, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, c'est avant tout une autre façon, une nouvelle façon de gouverner. «Accontability», ce terme anglais intraduisible mais proche de «responsabilité», voilà la nouvelle exigence. Le mal des États africains en général, et de la Guinée en particulier, réside dans cette absence d'«accountability» des gouvernants. Personne ne rend compte de ses actes. Comble de malheur, les plus incompétents et les plus corrompus peuvent en même temps se permettre d'être arrogants. Il est temps que chaque personne qui exerce des responsabilités gouvernementales, à quelque niveau que ce soit, rende compte et réponde de ses actes. Mettre un terme à l'impunité et à l'irresponsabilité, d'abord au niveau des gouvernants mais aussi chez certains citoyens, c'est le premier défi du gouvernement Kouyaté. Il s'agit d' instaurer une nouvelle culture politique qui devra fondamentalement changer les mentalités, aussi bien celle des gouvernants que celle des gouvernés.
Une autre chose qu'il faudrait rappeler, c'est le lien direct entre le régime autoritaire du Général Lansana Conté et le régime tyrannique de Sékou Touré. Pour les opposants au régime de Conté, la critique se limite de plus en plus à dénoncer l'incompétence et la corruption qui gangrènent le pouvoir en place. Il est devenu fréquent d'entendre dire que depuis les 5, 10, voire 20 dernières années «la Guinée connaît une crise sans précédent». Ceux qui font ce genre de déclarations, hommes politiques ou intellectuels, ne remontent jamais plus loin que 1984, date d'arrivée au pouvoir du Général Conté après la mort du tyran Sékou Touré. Ce faisant, on accrédite de plus en plus la thèse selon laquelle, sous Sékou Touré les choses allaient probablement mieux qu'aujourd'hui. Cette thèse défendue par des nostalgiques du PDG et certains intellectuels révisionnistes est très dangereuse. Il faudrait faire très attention et veiller à ne pas y succomber. Il faut bien rappeler, et on ne le dira jamais assez, que si Lansana n'est pas un démocrate son régime n'est pas pire que celui de son prédécesseur. Dire cela n'équivaut pas à approuver ce régime, bien au contraire.
En vérité la Guinée n'est jamais sortie de la crise depuis qu'elle a arraché fièrement son indépendance en votant NON au référendum que le Général de Gaule avait proposé en 1958 aux ex-colonies françaises d'Afrique pour choisir entre l'intégration dans une communauté franco-africaine et l'indépendance. La Guinée, dans l'unité, avait dit NON et choisi son indépendance. Malheureusement, pour le peuple de Guinée, le leader charismatique, héros de l'indépendance nationale, nationaliste convaincu, Sékou Touré, se révélera un prédateur plus dangereux que le système colonial. Mal inspiré par la fascination qu'exerçait sur lui le système totalitaire stalinien, il s'est vite érigé en despote cruel et a anéanti tous les espoirs du peuple de Guinée de vivre dans la liberté et la prospérité. Plus soucieux du renforcement, de la conservation et de la pérennité de son pouvoir personnel que d'autre chose, Sékou Touré a mis en place un système totalitaire dévoué à assouvir sa soif de pouvoir et sa folie de grandeur. Nul besoin de rappeler ici que nombreuses furent les victimes de cette tyrannie dont le sinistre camp Boiro (http://www.campboiro.org/) représentait le symbole le plus fort. Dans ce camp de la mort, un «Auschwitz guinéen», c'est tout le peuple de Guinée qui a été exterminé.
Face à un bilan aussi macabre que celui du régime touréen, il ne faut surtout pas succomber à la tentation de se limiter à une analyse superficielle basée sur des arithmétiques sordides en se contentant d'établir un lien entre les victimes et leur identité. Certes, il ne faut pas fermer les yeux sur cet aspect du sujet car il est indéniable que les différentes communautés n'ont pas été également touchées par la terreur de ce régime, même si, par ailleurs, on ne peut pas établir une hiérarchie dans la souffrance humaine. Toutefois, se focaliser uniquement sur l'identité des victimes, leur appartenance ethnique, serait se tromper de perspective et ne pas comprendre la nature du régime touréen. C'était avant tout un régime totalitaire qui refusait fondamentalement la contradiction. À l'intérieur d'un tel système, toutes les voix discordantes ou supposées l'être sont vite étouffées. C'est pour cette raison qu'il convient d'étudier cette page sombre de l'Histoire du pays sans passion mais avec raison et lucidité pour en tirer les leçons, afin de construire une nouvelle société plus démocratique, plus tolérante et plus ouverte. La réconciliation nationale ne saurait faire l'économie de ce travail sur la mémoire. Travailler sur la mémoire et réconcilier les victimes et les bourreaux, cela aussi est un défi pour la classe politique guinéenne.
Commentaires
GUINÉE : En attendant le « big-bang » !
Recrudescence d’habitats précaires et insalubres. Pénuries endémiques d’eau potable, d’électricité, d’aliments de base et de médicaments. Épidémies de choléra saisonnières. Prix prohibitif de l’essence et du pétrole domestique. Accès aléatoire au téléphone et à l’Internet. Dénis quotidiens des droits les plus élémentaires des citoyens. Évacuations sanitaires fréquentes du président. Grèves récurrentes de travailleurs, mutineries épisodiques de soldats, massacres réguliers de manifestants…
Cet inventaire n’est pas du tout un exercice de style. Douloureux à faire, il relève d’un désir ardent de focaliser un peu l’attention sur le sort d’un pays, le mien, pour faire accourir à son chevet la communauté des Nations. Car, si le monde est rondement globalisé, il ne semble pas être mieux tenu au courant de ces nombreux « face-à-face » avec leur quotidien des ressortissants de l’ancienne « perle de l’Afrique Occidentale Française », tragédies ordinaires, pour le moins, depuis une cinquantaine d’années.
Pour changer la donne, suffirait-il d’une certaine dose de bonne volonté de la part de tous les Guinéens, d’un peu de fraternité entre eux, de beaucoup d’amour pour leur pays avec une vraie ouverture internationale, toutes dispositions d’esprit, élémentaires, pourrait-on penser, mais bel et bien problématiques en Guinée ? Une certitude demeure, en tout cas : sans elles, le « big-bang politique » salvateur y sera, encore et toujours, renvoyé à plus tard.
Française au moment de ma naissance, la Guinée est devenue dix ans plus tard à son accession à l’indépendance, en 1958, la République de Guinée par la volonté d’une majorité de mes compatriotes épris de liberté et de dignité, moralement et matériellement soutenus par des hommes et des femmes progressistes de l’époque, des Africains et des Africanistes. Ce sont vraiment de très « bonnes fées » qui se seront penchées sur son berceau, mais ce sont surtout des « ogres », ses dirigeants sans aucune exception, qui se seront rendus, à des degrés divers, responsables autant que coupables de son long calvaire.
« Rendez-vous de tous les bilans » ? C’était, mot pour mot, l’ordre du jour des multiples Conseils Nationaux de la Révolution triomphante au cours desquels les démagogues du PDG au pouvoir – Parti Démocratique de Guinée, « Parti-État unique » – ont rivalisé pendant vingt-six ans pour donner à penser que la Guinée-Conakry, comme il est convenu de l’appeler, était en train d’accomplir des prouesses dans tous les secteurs d’activités et que le bonheur des Guinéens allait sous peu se traduire dans la réalité.
Ainsi aura-t-elle réussi de tout temps à masquer sa gestion erratique sous la férule de gouvernants d’une incompétence crasse et d’une cupidité sans bornes. Soutenu dans ses pires exactions par des militants fanatisés, son régime politique l’aura, de manière paradoxale, rendue moins célèbre que la Guinée équatoriale, ancienne colonie espagnole, dont la barbarie de la classe politique est équivalente. Il en aura fait un pays moins secourable que la Guinée-Bissau, sa voisine, à la combativité légendaire pendant sa guerre de libération contre le Portugal. L’ancienne Guinée française aura, en somme, suscité moins de curiosité que la lointaine Nouvelle Guinée aux mœurs papoues sympathiques...
C’est donc dans l’indifférence générale que le pays du NON au référendum gaullien – proposant la transformation des colonies en « États membres de la Communauté française » – a été rebaptisé République Populaire et Révolutionnaire de Guinée à partir de 1965. Son premier président, Ahmed Sékou Touré, l’autoproclamé Chef Suprême de la Révolution, a voulu se donner à cette date les pleins pouvoirs pour décapiter les empêcheurs de penser en rond, plus ou moins nombreux à se manifester : les enseignants, les élèves et les étudiants dès 1960, les commerçants en 1965, les militaires en 1969. À la longue, il les a purement et simplement imaginés : les membres de la 5ème colonne, au lendemain du débarquement d’opposants appuyés par une logistique portugaise le 22 novembre 1970 et « les comploteurs Peuls » dans son délire de haine ethnique en 1976...
Dans ces circonstances, c’est une « OPA politique », plutôt inamicale, que cette célébration récente à Bamako au Mali de… l’œuvre de Ahmed Sékou Touré ! Et quelle œuvre ?… Il ne faudrait surtout pas oublier qu’aucune entreprise de rétablissement de la vérité sur la tragédie guinéenne – qui ne relève pas de la fiction, elle a matériellement existé ! – ni encore moins de réconciliation nationale n’a été diligentée comme elle l’a été par exemple au Mali, en Centrafrique ou en Afrique du Sud. Alors, les risques ne sont-ils pas grands que le dernier régime qui n’aura pas eu le courage d’instruire le procès du premier – non pas pour venger des morts par d’autres mises à mort ni pour remplir à nouveau les prisons politiques qui devraient avoir disparu – paye un jour pour deux ou pour trois ou pour tous ? Veiller à ne pas remuer le couteau dans les plaies guinéennes ni à insulter l’avenir des relations entre les Guinéens et les autres Africains est un impératif auquel l’on devrait pouvoir se conformer !
Mais, pour en revenir à l’objet de la présente réflexion, le pays des « Rivières du Sud » (appellation première de la région par les Européens à son contact au XIXème siècle) a recouvré son nom actuel : la Guinée, la République de Guinée, en 1984, au décès à Cleveland – qui l’eût cru ? – du Chef Suprême de la Révolution, « l’ennemi »… mortel de l’Impérialisme américain. Depuis le 3 avril de cette année si mémorable, s’est trouvé à sa tête un colonel de l’armée de terre à la profession de foi légendaire pour tout ce qu’elle pouvait susciter comme espoir pour les Guinéens : « Nous arrivons pauvres au pouvoir, nous les militaires. Si nous devenons subitement riches, cela voudra dire que nous vous avons volés ! »
Lui-même commencera par décrocher des galons de Général pour avoir été opportunément absent de Conakry à l’échec d’une tentative réelle ou imaginaire de coup d’État en juillet 1985, initiative aventureuse imputée au colonel en second, Premier ministre puis ministre d’État chargé de l’Éducation nationale, Diarra Traoré. Et surtout pour avoir dit : « wo fatara » (« vous avez bien fait », en langue soussou de la Basse Guinée) aux hordes de pillards des biens de tous ceux qui, de près ou de loin, ont été supposés apparentés ou alliés au ministre « comploteur ». Capturé dans des circonstances rocambolesques, ce dernier a été torturé puis assassiné sans autre forme de procès.
N’aurait-il pas fallu détecter tout de suite les débuts de perversion du nouveau régime et les risques de réitération des tragédies de l’ancien ? N’était-il pas bâti, lui le premier, sur une profession de foi fallacieuse devant le Général de Gaulle, une posture qui n’aura engendré que la misère et la dictature, les deux mamelles mortifères de la Guinée : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage» ?
QUE S’EST-IL DONC PASSÉ EN GUINÉE ?
En tout cas, vingt-trois ans plus tard – soit après un bail, de trois ans seulement inférieur à celui que la vie a octroyé à son prédécesseur –, le Général Lansana Conté inscrit lui aussi à l’article de la mort depuis bientôt un septennat parce qu’il souffrirait de maladies diverses « garde encore bien l’arme à droite » au point de pouvoir confesser à la presse étrangère (RFI, AFP, Le Monde), fin novembre 2006, une des rares fois où il a concédé à lui parler : « Le pouvoir, c’est Dieu qui le donne. Je termine mon mandat en 2010 si Dieu le veut bien. »
Dans la perspective, il est maintenu en vie – plus souvent « végétative » si l’on en croit des personnalités dans le secret des dignitaires du régime, état apparemment suffisant pour lui éviter le constat de vacance de son pouvoir par les institutions habilitées à le faire – grâce à des évacuations sanitaires dispendieuses dans des cliniques du Maroc ou de la Suisse ou dans les hôpitaux des dignitaires de Cuba. Dans son entourage, on doit savourer l’espèce de trêve politique procurée par la maladie du Général, car aussi longtemps qu’il demeurera fragile, les populations guinéennes éprouveront pour lui de la compassion. Il n’aura pas moins enterré maints Guinéens et Guinéennes plus jeunes et en bien meilleure santé que lui, pouvait-on supposer.
S’agissant du mieux-vivre pour tous, seuls les Guinéens ayant un tant soit peu accédé à une parcelle de responsabilité (pléthore d’anciens ministres et d’ex directeurs de secteurs juteux) et toutes celles et ceux entrés en affaires avec eux sont devenus riches de manière faramineuse. Le récit récurrent des malversations prétendues ou réelles du patron des patrons guinéens et des parades d’amour et de haine, d’amitié et d’inimitié, de partenariat et de concurrence du chef de l’État avec le patron en question, mamayas (danses traditionnelles) ponctuées par son extraction de prison au mépris de la chose jugée, aurait été risible s’il n’avait été emblématique des habitudes de prévarications savamment orchestrées au plus haut niveau au profit d’un seul et même groupe d’intérêts.
Quels sont les bilans à tirer après bientôt cinquante ans d’indépendance ? Ils sont catastrophiques sur tous les plans. Deux systèmes de gouvernement d’une brutalité inouïe auront transformé la Guinée en un gigantesque champ de ruines matérielles et morales. Le premier était pseudo-révolutionnaire du point de vue idéologique et non capitaliste en matière économique. Le second est soi-disant libéral sur tous les plans mais plutôt régulé de façon psychorigide, corrompue et corruptrice. Les vingt-six ans de pseudo-révolution ont été jalonnés d’emprisonnements de citoyens accusés de contre-révolution et leurs répressions, poussées à leur paroxysme entre 1970 et 1971, ont même conduit à la pendaison publique de personnalités de tout premier plan, entre autres citoyens innocents. Les vingt-trois ans de libéralisme sauvage qui n’ont en rien fait rompre avec les pratiques de persécutions de tous les velléitaires d’opposition ont été, quant à eux, une aubaine pour la vieille hiérarchie militaire et ses partenaires : des affairistes nationaux et internationaux de la pire espèce.
Qu’est-ce qui donc aura changé d’une République à l’autre ? Pas, en tout cas, l’incapacité pour un ressortissant guinéen de faire vivre décemment et de soigner au pays les membres de sa famille ! Pas non plus sa frustration en périodes de Coupe d’Afrique ou de Mondial de Football de ne pouvoir regarder les matches parce que l’électricité n’est disponible que pour les rares nantis de groupes électrogènes dans un pays où prend sa source tout ce qui coule comme eau dans la région ! La liberté, peut-être, d’offrir des sépultures « dignes » aux corps des siens, rendus désormais par leurs bourreaux ? …
Que constater d’autre sinon que l’armée a été à ce point dévoyée qu’elle est capable de retourner ses armes contre ses compatriotes pour les déposséder des maigres expédients avec lesquels ceux-ci vivotent après avoir, du reste, toujours maté dans le sang leurs manifestations contre les difficiles conditions de vie ? Quoi dire encore sinon que toutes les richesses du pays demeurent accaparées par une poignée de profiteurs cooptés selon des critères fondés sur le népotisme, l’ethnocentrisme, le « régionalisme » et sur toutes ces autres aptitudes à devenir les larbins du pouvoir politique ?
LE PAYS ET SES INTELLECTUELS
Comment imaginer, avec de tels acoquinements, que des Guinéens puissent être capables de déployer une ambition à la mesure des potentialités que recèle la Guinée et à la hauteur des aspirations au bien-être de ses ressortissants ? Peut-on appeler méthodes de gouvernement des mécanismes de décision plus inspirés par des charlatans véreux, des faux marabouts et des griots démissionnaires que par des constitutionnalistes, des conjoncturistes et autres Guinéens ayant prouvé leur expertise dans les domaines les plus pointus de l’appréhension du mieux-vivre ensemble : politiques, historiques, littéraires, scientifiques, philosophiques, sociologiques, économiques, technologiques… ?
Que faut-il penser des éternels théâtres d’ombres de prétendants à la succession n’ayant d’autre légitimité que celle de se réclamer d’une épouse du chef de l’État, d’un membre ou d’un ami de sa famille, dès que vacille le pouvoir ? Quid des syndicalistes et des membres de la société civile qui en sont réduits à s’adresser au Conseil islamique, à l’Archevêché, aux haut gradés de l’armée, pire aux marabouts, aux enfants, aux épouses et aux maîtresses du président pour quémander le dialogue avec le gouvernement et pour obtenir une réception par le chef de l’exécutif ?
Mais, pour faire diversion, n’est-il pas de bon ton de fustiger une soi-disant apathie des intellectuels ? Certains ne leur imputent-ils pas le mauvais sort de la Guinée ? Comme s’ils pouvaient ignorer, ces grands scrutateurs des mœurs politiques, que le pouvoir guinéen, d’une façon constante, a toujours été conforté de savoir ses écrivains, ses penseurs, ses chercheurs, ses intellectuels… morts et enterrés ou exilés ou, « mieux encore » clochardisés sur place dans les quartiers les plus sordides !
Je ne suis pas sûr d’être un intellectuel. Tout écrivain en serait-il d’ailleurs un ? Je suis même certain du contraire. La preuve : je n’ai jamais reçu d’invitation à rejoindre l’intelligentsia africaine souvent rassemblée pour réfléchir et proposer des conseils aux détenteurs de responsabilité. J’espère que nous sommes quelques-uns à ne pas en avoir été frustrés, vu « l’efficacité » des préconisations savantes sur la marche calamiteuse et révoltante de la plupart des pays africains. Je ne m’autorise pas moins à faire observer que la vocation des intellectuels n’est certainement pas d’accompagner l’actualité, donc à réagir au coup par coup face à tout événement défrayant la chronique, ni de penser sur commande, ni d’obtempérer à une quelconque injonction. Et puis, quand l’intellectuel n’a rien d’intéressant à dire ou réalise qu’il ajoute à la confusion ambiante au lieu d’aider à la clarification des enjeux, il a bien le droit de ne pas se sentir obligé de le faire savoir !
Qu’ils auraient été édifiés, du reste, les prescripteurs de la conduite intellectuelle à tenir, s’ils avaient seulement lu quelques-uns des livres de leurs compatriotes qui suggèrent, à l’occasion, des voies et moyens pour sortir des ornières les plus périlleuses ! Ne se seraient-ils pas rendus compte que dans toutes leurs œuvres et les plus banales de leurs réflexions, la situation guinéenne a toujours eu sa place et que leur imagination a parfois anticipé et/ou prolongé le déroulement de l’actualité sans trop s’y frotter au risque de s’y piquer ? Hérissons eux-mêmes ou porcs-épics, ils ne devraient d’ailleurs pas être allergiques aux piquants.
La situation, hélas, est qu’il faudrait offrir gratuitement les livres même aux pourfendeurs des intellectuels alors qu’ils auraient les moyens de se les procurer. Il faudrait aussi les lire à leur place pour en extraire « la substantifique moelle » et la porter à l’attention du commun des guinéens vivant en Guinée. À ce dernier, il est de notoriété publique que le pouvoir d’achat interdit tout désir de livres. Et, comme les programmes scolaires et universitaires nationaux méprisent les productions autochtones et que les bibliothèques rarissimes ne croulent pas sous les acquisitions de nouvelles publications, la misère intellectuelle incombe à tout le monde sauf à ceux qui, ne pouvant même pas faire éditer tous leurs écrits ni a fortiori en vivre, ne continuent pas moins d’être tous les jours inspirés…
LE TEMPS DES GUINÉENNES
Mais, symptomatique à tous égards est, heureusement, la période de juin 2006 à juin 2007 qui pourrait bien avoir enclenché le début de la fin de la tyrannie.
Le 12 juin 2006. Des filles et des garçons – en majorité : écoliers, collégiens, lycéens et étudiants – sont tués pour avoir voulu passer coûte que coûte leurs examens, encouragés qu’ils ont été par le gouvernement qui espérait, par leur truchement, casser une grève dure des syndicats d’enseignants. Des pompiers responsables auraient tout fait pour étouffer l’incendie qui couvait. Des ministres, avec ou sans l’aval de leur président, auront donc choisi, eux, de jouer aux pyromanes en réprimant avec violence les élèves révoltés de se retrouver devant des salles barricadées ! Combien y a-t-il eu de tués ? Le saura-t-on jamais ? De toute façon, il n’y en aurait eu qu’un seul à Conakry, à Kindia, à Labé, à Kankan ou à N’Zérékoré... le crime demeurerait odieux. Il se trouve qu’on en aurait dénombré ici et là des dizaines...
Le 10 janvier 2007. Grève illimitée déclenchée par la Centrale des Syndicats, vite embrayée par des manifestations de rues et des revendications d’ordre politique. Le gouvernement n’ayant pas d’autres arguments que la force brutale saigne encore la population jusqu’en fin février et ajoute à son tableau de chasse des centaines de morts et de blessés ! …
Le 2 mai 2007. Des soldats réclamant des arriérés de soldes s’offrent une mutinerie ! Saignement à nouveau de la population, ne serait-ce que par toutes les balles perdues. Une « simple » réédition de la mise à sac par d’autres soldats les 2 et 3 février 1996 des magasins de riz, d’huile, de farine, de jus, de parc automobiles, couronnée par la destruction du Palais des Nations, siège des bureaux de la présidence de la République ! …
Quelques soldats de 96 faisaient-ils partie de l’équipée du 2 mai ? Où les plus jeunes se trouvaient-ils ? Qu’ont-ils fait ou pourquoi n’ont-ils rien fait en juin 2006 et en janvier et février 2007 ? … Comme on voit, il y aura beaucoup de pain sur la planche des éventuels commissaires d’enquête !
Des précédents africains de mutineries et/ou de manifestations, réprimées avec sauvagerie, existent. Elles ont eu des conséquences historiques. Commémoré désormais tous les ans, le massacre de Sharpeville en Afrique du Sud, le 21 mars 1961, a amplifié l’horreur du régime de l’Apartheid et a entamé, de toute évidence, son déboulonnement ultérieur. Les assassinats d’enfants en Centrafrique, les 19 et 20 janvier 1979, ont précipité la chute du Maréchal Jean-Bedel Bokassa. Les tueries d’étudiants au Mali, le 26 mars 1991, ont entraîné la destitution et l’arrestation du Général Moussa Traoré. Les si haut gradés ont été tous les deux traduits devant le tribunal de leur pays et condamnés.
En Guinée, pays de toute première exception parmi les pays les plus exceptionnels, les mêmes causes auront produit des effets différents. Les conséquences des répressions barbares se sont réduites pour le moment au choix d’un Premier ministre au sein d’un panel de personnalités établi par les syndicats, le Conseil islamique, l’Archevêché, la société civile, les ONG, les… !
L’idée n’est pas de bouder cette avancée originale au prétexte qu’elle aurait coûté trop cher : immenses dégradations matérielles, nombreuses et irréparables pertes en vies humaines dans un pays qui a trop perdu de son sang pour se résigner à en laisser encore couler. Et ne dit-on pas qu’il faut savoir donner du temps au temps ? C’est même une preuve de grande sagesse. À la condition, cependant, de ne pas le laisser filer, dans l’espoir qu’il s’épuisera tout seul à émousser les difficultés que l’on ne met aucun empressement à résoudre. Une telle attitude serait tout simplement fatale car, avec le temps, tout ne s’en va pas, Mesdames et Messieurs les politiciens guinéens.
Après s’être accommodés (pendant cinquante ans !) du temps qui passe et les lasse à peine, les citoyens guinéens se sont bel et bien levés, ces derniers temps, et si nombre d’entre eux ont été assassinés, les survivants, eux, ne se recoucheront plus. Ils n’ont plus le temps « d’attendre le bateau » mythique du temps des pénuries les plus monstrueuses, navire fantôme censé les approvisionner en petits bonheurs simples : chaussures, sucre, riz, huile, lait… De nos jours, leurs besoins sont, de toute façon, très sophistiqués : « bonne gouvernance », ordinateur et téléphone portables, télévision à écran plasma...
Le temps ? Il est compté même pour un Premier ministre. C’est de l’argent. Apparemment, il le sait, le nouveau « Premier ministre plénipotentiaire » qui ne rêve d’ailleurs pas de suspendre son vol et l’a pris au contraire pour organiser une sorte de conclave des « Cardinaux » de son gouvernement dans un de ces sites insulaires guinéens enchanteurs. Mais, à imagerie religieuse, imagerie religieuse et demie ! Pour que des fumées blanches s’échappent, dans les temps, de la Grande Cheminée guinéenne et soient suivies par d’autres fumées blanches, il va falloir renoncer d’emblée à appliquer des cautères sur les jambes de bois et recourir à la chirurgie fine de la plus haute performance. Deux ou trois défis cruciaux (l’électricité et l’eau potable pour tous, la sécurité des biens et des personnes…) sont à relever en un temps record et surviendra à temps, on ne peut plus opportun, le « big-bang » salutaire... Tout le reste ne serait que perte de… temps, un temps qui, on l’aura compris, sera pour les Guinéens et leurs dirigeants le facteur déterminant.
Qu’on se le dise une fois pour toutes ! La situation de la Guinée a beau être désespérante, elle n’est pas désespérée ! Elle pourrait, la Guinée, devenir rapidement un pays de bonheur. Elle n’aurait même pas assez de l’ensemble des forces et de la somme des intelligences de ses seuls ressortissants pour faire fructifier ses potentialités : mer, montagne, savane, forêt et sous-sol... Et, on en arrive presque à devenir honteux de ressasser qu’elle est bénie par la nature et, du seul fait de ses hommes, vraiment maudite ! Mais, Guinée signifie femme en soussou. Et, comme les murs porteurs de l’édifice tiennent encore un peu grâce à la gent féminine qui a toujours veillé sur eux comme à la prunelle de ses yeux, c’est assurément avec le temps des Guinéennes que se produira le sursaut tant attendu.
Cheick Oumar KANTÉ
Entretien de Cheick Oumar KANTE avec l’OBSERVATEUR de Guinée
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"Je n'ai pas attendu que la Guinée sollicite mes... compétences, je lui ai spontanément offert mes services."
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Aboubacar SAKHO : Comment vous présentez-vous aux lecteurs de notre hebdomadaire ?
Cheick Oumar KANTÉ : De la plus agréable des façons parce qu’elle témoigne de l’état d’esprit qui est le mien après quarante ans d’exil, bientôt. Une présentation qui a l’air – ou plus exactement l’heur – de plaire beaucoup à mes auditeurs à l’occasion des salons-dédicaces, conférences et diverses autres animations autour du livre et de la lecture auxquels je participe.
Avec mon patronyme, j’aurais pu – j’aurais dû – être Malien. Il se trouve que je suis né en Guinée où j’aurais dû, le « plus naturellement » du monde, naître malinké en Haute Guinée. Je suis plutôt Peul pour avoir vu le jour à Labé, capitale de la Moyenne Guinée. J’aurais dû vivre et travailler au pays après mes études supérieures de philosophie et de linguistique à Kankan parmi les meilleurs bacheliers de 1968, un excellent cru en Guinée, contrairement à la réputation faite au baccalauréat français de la même année. De tous les centres d’examens, le gouvernement avait voulu contraindre les bacheliers les plus performants dans toutes les matières, aux surnoms suffisamment évocateurs parfois (Sow Senghor, Démocrite, Bréard, Dieu des Maths…), à devenir des professeurs. J’ai choisi l’exil comme la plupart de mes copains de promotion et entrepris, moi en particulier, des études de lettres modernes en Côte d’Ivoire où j’ai enseigné, une première fois, pendant une quinzaine d’années. Ensuite, j’ai opté pour le journalisme à Bordeaux en France avant de retourner travailler encore en Côte d’Ivoire puis en Centrafrique. Je réside continuellement en région Rhône-Alpes depuis 1992.
A.S. : M. Kanté, vous êtes un des intellectuels de la Guinée vivant en France. Pouvez-vous dire aux lecteurs de notre journal les raisons principales de votre exil et pourquoi, particulièrement, en France ?
C.O.K. : Intellectuel, moi ? Serait-ce pour mes livres, pour mes articles de journaux et pour les idées, donc la pensée… pertinente qu’ils véhiculeraient ? Je l’espère vivement. Plutôt que par le nombre de parchemins que je pourrais (ou ne pourrais pas) étaler sur ma carte de visite comme ces galons de Jean-Bedel Bokassa accrochés à son poitrail avec, comme on le sait, le mauvais usage qu’il en a fait pour organiser la faillite de son pays, la Centrafrique. Je veux dire que beaucoup d’appelés (de par le monde, pas seulement en Guinée et en Afrique, donc) se bousculent au portillon des intellectuels pour avoir collectionné des diplômes, bien ou mal acquis. Mais, l’on est souvent déçu par le peu d’élus à la vue des preuves de leur savoir, de leur savoir-faire et du profit dégagé pour eux-mêmes, pour leur pays, pour leur continent et pour le reste du monde. Par ces temps de larbins triomphants et autres adeptes du confusionnisme, de l’obscurantisme, du révisionnisme et du négationnisme, on devrait décerner le titre avec parcimonie.
Mon exil, lui, a été dicté par la seule envie de faire des études de lettres valables, désir affermi par un caractère réfractaire à tout embrigadement de l’esprit. Il faudrait savoir, pour certains et, pour d’autres, se rappeler seulement qu’à partir de 1965, « la Révolution globale et multiforme » a entrepris de couper toutes les têtes qui dépassaient, toutes celles un tant soit peu « mal-pensantes ». Et c’est vrai que de 1968 à 1970, l’ENS devenu l’Institut Polytechnique de Kankan, dans des conditions démagogiques méprisant toutes considérations pédagogiques, a été particulièrement effervescent sur le plan des idées.
Pourquoi en France ? Parce que nous y avons fondé une famille, avec ma femme Française, professeur de mathématiques, ancienne collègue dans l’enseignement en Côte d’Ivoire, après avoir essayé à plusieurs reprises, sans succès pour notre plus grand désespoir, de nous installer en Guinée à la seule condition de pouvoir y travailler.
- Concrètement, qu’est-ce qui vous a empêché de vous installer dans votre pays natal ?
- Le fait de ne plus pouvoir imprimer sur place La Nouvelle École (ndlr : l’explication se trouve trois réponses plus loin) et, par ailleurs, de n’avoir pas obtenu de poste d’enseignant ou de journaliste. En 1988, il n’y avait ni tous les journaux actuels ni tous les établissements d’enseignement privé, créés depuis.
à suivre
Entretien de C.O.K. avec l’OBSERVATEUR de Guinée (suite)
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"Avec La Vague des Livres de Villefranche sur Saône, j'ai vécu deus événements inoubliables."
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A.S.: Que faites-vous en France depuis que vous y êtes ?
C.O.K.: J’écris. Des articles de journaux sur la Guinée et sur l’Afrique mais aussi des billets polémiques, parfois, sur l’actualité française. Des livres : essais, poèmes, nouvelles, romans….. Mon dixième livre sans compter l’édition augmentée de « Pourquoi, diable, ai-je voulu devenir journaliste ? » est en cours d’écriture, un ouvrage que je voudrais complètement différent, sur tous les plans, de tout ce que j’ai écrit à ce jour.
À l’occasion, je donne aussi des conférences, anime des ateliers d’écriture et des rencontres littéraires en tant que membre d’une association d’écrivains, d’amis du livre, de l’écriture et de la lecture : La Vague des Livres de Villefranche sur Saône. Dans ce cadre, j’ai vécu deux événements particulièrement passionnants et, pour cela, inoubliables.
En 2006, j’ai parlé de mes livres et de la littérature en général et même de l’actualité africaine avec des détenus dans la Bibliothèque de la Maison d’Arrêt de Villefranche. L’intervention en milieu carcéral est impressionnante. L’échange a été émouvant pour moi et très enrichissant ! Pour les prisonniers, aussi, ai-je appris plus tard.
En 2006-2007, de novembre à février, à l’occasion de la 6ème édition du Salon annuel de La Vague des Livres dont le thème était le journalisme et le parrain Jean-François Kahn, fondateur de l’hebdomadaire Marianne, j’ai été chargé de sensibiliser des scolaires de 7 établissements de l’Ain et du Rhône (des élèves du CM2 de l’école primaire à des élèves de lycées professionnels) au métier de journaliste. Je les ai aidés ensuite à créer les journaux de leurs classes. Nous avons pu réaliser 10 titres ayant très peu à envier à la qualité de ceux des « professionnels de la profession ». J’aurai eu, de surcroît, le grand bonheur de côtoyer deux jours durant une des plus grandes « plumes » de la presse écrite française, objet de toute mon admiration, et avec qui j’aurai pu discuter sur les médias et sur les livres.
- Justement, vous avez été collaborateur de certains journaux guinéens avant de raccrocher. Avez-vous été déçu, qu’est-ce qui s’est passé après ?
- Comme journaux, il y avait HOROYA que dirigeait encore, en 1985, Modi Sory Barry. Son Secrétaire de Rédaction était Ibrahima Cissé. Tant que les deux grands amis sont restés aux commandes de ce qui n’était déjà plus un quotidien, j’ai fourni une série d’articles à titre de contribution au Redressement National. C’est tout ! Ibrahima Kalil Diaré a créé Foniké Magazine peu après La Nouvelle École. Et, tous nos trois journaux étaient tributaires de L’Imprimerie Nationale qui accordait, de façon tout à fait normale du reste, un statut privilégié à HOROYA quand se posaient – c’est-à-dire souvent – des problèmes de matière première.
S’agissant de la création de SORIBA en 1994-1995 (ndlr : lire l’explication dans la réponse suivante), il était bien clair que j’étais recruté pour sa conception et son lancement. Le contrat a été honoré par la Direction de la SAEC et la collaboration a toujours été franche et très agréable avec Daouda et Fatou Niane !
Comme vous voyez, je ne remâche pas de déception. Même plus celle de n’avoir pas pu continuer l’édition de La Nouvelle École. Je ne caresse pas moins le projet de numériser tous ses articles pour mieux les conserver. Une de ses formules publicitaires, c’était quand même : « le journal des nouvelles qui ne perdent jamais de leur fraîcheur ! »
- Avez-vous des conditions au cas où votre pays aurait besoin de vos compétences ?
- Je n’ai pas attendu que la Guinée sollicite mes… compétences, comme vous dites. Dès juillet 1984, c’est moi-même qui lui ai spontanément offert mes services, sans conditions. En effet, quatre mois seulement après la mort de Sékou Touré, je me suis mis à la disposition des ministères de la Communication et de l’Éducation Nationale en quittant une situation matérielle plutôt confortable en Côte d’Ivoire. Dans un des deux cabinets ministériels, j’ai appris plus tard qui avait fait quoi avec mon dossier. Tant que d’aussi sombres personnages continueront de graviter et de grenouiller autour du pouvoir, il sera impossible pour les Guinéens, désireux simplement d’apporter leur pierre à l’édifice, d’y parvenir. Et, dans l’état où est la maison commune, il faut croire que les empêcheurs d’évoluer sont encore légion.
Mais, je ne m’en suis pas tenu à attendre un emploi public. Après des démarches qui auront duré un an, j’ai pu obtenir quand même l’autorisation d’éditer La Nouvelle École, un trimestriel d’information sur l’école en Guinée, en Afrique et dans le Monde sans subvention de l’État. Je vous épargne les intimidations ministérielles pour un article sensible par-ci ou pour toute observation pédagogique par-là qui ne soit pas élogieuse à l’endroit des ronds-de-cuir de l’Éducation (retrait de l’autorisation par l’un, autorisation redonnée par l’autre…) Toujours est-il que, dans l’indifférence générale, la parution dudit magazine s’est arrêtée au 7ème numéro, l’Imprimerie Nationale Patrice Lumumba ayant cessé de fonctionner faute de matière première. En ces années-là, de 1985 à 1988, l’édition numérique en était à ses balbutiements. J’ai dû repartir travailler à l’étranger, en Centrafrique pour tout vous dire avant mon installation en France. Et je serai presque complet quand j’aurai ajouté que la SAEC, unité d’édition de M. Djibril Tamsir Niane, m’aura permis moyennant deux contrats même de courte durée, en 1995 et en 1996, d’intervenir au pays dans mes domaines de prédilection : la presse et l’édition pour la jeunesse.
- Question standard aux intellectuels guinéens. Notre patrie va mal. Nombreux sont ceux qui pensent à la tenue d’une conférence nationale pour laver le linge sale en famille comme on dit souvent. Êtes-vous de cet avis ?
- Oui, bien sûr ! « Conférence Nationale » à la béninoise – souveraine ou pas – ou « Vérité et Réconciliation » à la sud-africaine ? La Guinée ne saura se dépêtrer de son passé qui pèse si lourd sur son présent et hypothèque tant son futur en faisant l’économie de l’une et/ou de l’autre procédure. Mais, entre « Vérité et Réconciliation », option ayant ma préférence, il faudra intercaler « Justice ». C’est quand même le deuxième terme de la devise guinéenne : « Travail, Justice, Solidarité ». « Vérité » donc mais aussi « Justice » avant la « Réconciliation » qui apurera tout le passé !
Évidemment, l’idéal aurait été la tenue d’un Tribunal à la centrafricaine après la destitution de Bokassa. Aux lendemains de la mort de Sékou Touré, la maturité des Guinéens n’ayant pas poussé à une quelconque épuration à la française au sortir de l’Occupation allemande, un procès aurait été tout de suite très salutaire. L’occasion était unique pour déclarer, d’abord et avant tout, la nullité de toutes les sentences prononcées par l’innommable Tribunal Populaire Révolutionnaire. Ensuite, pour proclamer l’amnistie de tous les Guinéens prisonniers politiques. Enfin, pour indemniser moralement et matériellement les victimes, toutes, innocentes. Tant que la justice ne passera pas, tout ce qui sera entrepris en Guinée le sera sur du sable. Faut-il ajouter mouvant ?
- Une des pages sombres de l’histoire de la République de Guinée est bien le fameux Camp Mamadou Boiro qui a servi de cadre pour l’extermination de milliers de nos compatriotes. Selon vous, comment allons-nous aborder cette question au cours d’une éventuelle conférence sans que le débat ne tourne à la chasse aux sorcières et aux règlements de comptes ?
- Sinistre est le Camp Boiro ! Horrible, abominable ! La rusticité des lieux par rapport à la tragédie qui s’y est jouée est incroyable ! Ce qui ajoute à l’Horreur du Camp que j’ai visité en 1985 en compagnie de l’écrivain Williams Sassine et d’un dignitaire de l’ancien régime. Faut-il l’appeler : « repenti » ou « reconverti » ? Disons : « recyclé » tout simplement. Nous voulions, Williams Sassine et moi, écrire les légendes croisées des photos que nous y avons fait prendre. J’ai dû repartir de la Guinée avant la réalisation de notre projet et Sassine n’est plus parmi nous, hélas ! Que sont devenues les photos ? Je n’en ai aucune idée. Étonnés, en tout cas ou plutôt révoltés avons-nous été, d’emblée, devant l’abandon en l’état sans aucune disposition de sécurisation des rudimentaires pièces à conviction du centre de tortures physiques et morales comme si certains – mais qui ? – espéraient les voir disparaître avec le temps, dans la décrépitude ambiante.
Comment aborder la douloureuse question du Camp Boiro ? me demandez-vous. De la façon la plus clinique possible. Les détentions et les exterminations de Guinéens (hommes et femmes de tous âges) ont bel et bien existé en ces lieux sinistres. Le mouroir de Boiro n’est donc pas une fiction. Et il risque de demeurer une longue et douloureuse maladie guinéenne : un cancer avec des redoutables métastases si on ne crève pas sa cruelle réalité comme un abcès !
La manière la plus sûre de guérir d’une maladie contractée, aussi honteuse, aussi ravageuse qu’elle soit, est de l’annoncer à son médecin qui la diagnostique comme telle et lui préconise un traitement. Il peut alors la soigner ou aider à vivre avec elle, le moins mal possible et le plus longtemps.
En tout état de cause, il ne faudrait se priver d’aucune expérimentation thérapeutique : ni des médecines alternatives, ni des thérapies de groupe… Ni des avancées psychanalytiques et psychiatriques qui, – mensonges éhontés ! – ne seraient pas africaines. La libération totale de la parole devrait en être le préalable. Elle donnerait aussitôt naissance à une parole consciente et assumée qui ne soit plus seulement celle habituellement corrompue par la Révolution, réduite à fustiger à coups de surenchères verbales des ennemis imaginaires au surgissement de chaque difficulté. Elle seule débarrasserait la Guinée de tous les démons de son passé. Car, se résigner à recouvrir ces deniers de voiles épais ne ferait qu’amplifier, je le répète, le marasme du présent et l’hypothèque du futur !
À l’issue d’une Conférence nationale guinéenne dénommée « Vérité, Justice et Réconciliation » qui s’ouvrirait par des messages de Sud-Africains dont celui, si possible, du plus illustre d’entre eux, Nelson Mandela, du président en exercice de l’Union Africaine, des témoignages de Béninois, de Centrafricains ayant participé, les uns et les autres, aux lavages du linge sale dans leurs familles respectives et, last but not least, de Rwandais, les Guinéens verraient aussitôt s’activer leur capacité de résilience. Ne s’étant pas étripés entre eux (groupes de populations contre groupes de populations), ils devraient avoir moins de mal à juger les crimes commis par et au nom du seul pouvoir politique. Les Rwandais ont bel et bien pu entreprendre, eux, le règlement du lourd contentieux du génocide des Tutsis grâce à leurs juridictions populaires appelées Gacaca.
à suivre
Entretien de C.O.K. avec l’OBSERVATEUR de Guinée
(suite et fin)
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"Il est de bon ton de penser qu'il n'est pas indispensable, avant un certain temps, de faire toute la lumière sur des événements d'une si grande tragédie. Je ne partage pas cet avis."
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A.S.: Pouvons-nous aujourd’hui dire quels sont ceux qui étaient les maîtres à penser pour broyer les innocents dans ce « Camp de la Mort » ou faut-il simplement dire que tous les Guinéens sont responsables de ce passé peu élogieux et tourner la page ?
C.O.K.: Ils sont connus, les « maîtres à penser » de la torture ainsi que leurs exécutants. Le travail qui reste à faire, c’est de le leur faire avouer publiquement avant de leur accorder le pardon qu’ils ne se sont pas encore trouvés en position de demander. De toute façon, la plupart des Guinéens ne donnent pas l’impression de vouloir venger leurs morts par la mise à mort d’autres Guinéens. C’est la raison pour laquelle, il est inadmissible que leur dignité, leur décence, leur retenue, leur confiance en la capacité de changement de leur pays aient été, depuis la disparition de Sékou Touré, bafouées et les horribles violences commises sur les leurs, classées par pertes et profits. Alors que continuent de se pavaner impunément en les narguant les complices de leurs bourreaux ou leurs réincarnations quand ce ne sont plus les derniers des bourreaux eux-mêmes. Tous les Guinéens auront observé l’activisme de mauvais aloi, l’indécente agitation de certains de ceux qui, dans la connivence avec les anciens tortionnaires, auraient des choses à dire sur la tragédie survenue entre 1958 et 1984 et qui n’éprouvent aucune gêne devant les parents des victimes d’une discrétion phénoménale ni encore moins de compassion pour eux.
Il est archi-faux d’affirmer et même de penser simplement que tous les Guinéens ont été pareillement responsables de la dérive totalitaire du PDG. Il est encore plus mensonger de supposer qu’ils ont été, tous, complices des liquidations systématiques opérées au Camp Boiro. Au sein du noyau sanguinaire même, tortionnaires connus et reconnus grâce au recoupement de paroles et/ou d’écrits de prisonniers, certains ont été plus responsables que d’autres. Que la plupart d’entre ces derniers ne soient plus de ce monde pour des causes diverses, ne devrait pas nous dissuader d’établir le niveau de responsabilité de chacun. Il nous sera tout de même plus facile de nous réconcilier quand nous aurons établi de la façon la plus véridique qui a fait quoi, quand, où, pourquoi, et avec qui…
Après, il nous restera à construire le Mausolée des Martyrs de la Révolution et son Musée, même s’il risque fort d’être celui des Horreurs ! Autrement, le danger de réitération des crimes du passé ne sera jamais complètement écarté. Nous savons même, hélas, qu’ils ont été sur une échelle, réduite peut-être – et encore ! – à plusieurs reprises réédités depuis vingt trois ans. De n’avoir pas encore cherché à savoir comment les beaux mythes fondateurs de l’État souverain de Guinée, des idéaux de liberté, de dignité et de panafricanisme ont été pervertis jusqu’à voler en éclats devant des appétits de pouvoir sans partage, nous aura condamnés à supporter de vivre une autre fois sous un régime rebondissant sur les mêmes ressorts obscurantistes et brutaux.
« Tourner la page », oui ! « Après l’avoir lue », dirai-je, moi aussi, en paraphrasant le titre bien senti du texte d’un de nos compatriotes sur le Net.
- Justement, un ancien prisonnier et non des moindres du premier moment de cette ère sombre car il s’agit de Alsény René Gomez vient de publier un livre intitulé : « Parler ou périr ». Et beaucoup de nos compatriotes s’interrogent, pourquoi seulement maintenant, ce rappel, de la part de quelqu’un qui a eu toutes les chances d’initier la conférence nationale, grâce notamment aux fonctions qu’il a exercées dans le pays dès après le changement de régime. Votre avis sur le cas Gomez ?
- Je n’ai pas lu le livre. Je ne connais pas l’auteur. Je ne peux donc rien en dire. Mais, c’est sans doute une pièce nouvelle, qui sera à verser au dossier des crimes de la Révolution. Vous savez, il est de bon ton de penser qu’avant un certain temps (40 ans estime-t-on couramment), il n’est pas indispensable de faire toute la lumière sur des événements d’une si grande tragédie. Je ne partage pas cet avis, comme vous vous en doutez. L’espérance de vie étant ce qu’elle est dans notre pays, il aurait fallu, au contraire, s’y atteler tout de suite. Mais il n’est sûrement pas trop tard pour commencer, dès demain sinon dès aujourd’hui, toutes affaires cessantes.
Le CMRN, Comité Militaire de Redressement National, aurait pu, aurait dû instruire sans délai le procès du PDG. De nombreuses victimes de l’Ancien Régime ont occupé des fonctions importantes au lendemain du 3 avril 1984, date de la prise du pouvoir par l’armée. J’ai même rencontré quelques-uns d’entre eux qui m’ont tous frappé par un certain cynisme. La plupart pensaient plutôt devoir profiter, eux-mêmes avec les leurs, du peu de temps qu’ils estimaient leur rester à vivre. Alors, le sort d’une Guinée future, pour tous ceux-là – je les comprenais sans les excuser –, ne « valait pas un kopeck », comme on pouvait le dire du temps de la Révolution !…
Et puis, vous savez bien que les relations entre les victimes et leurs bourreaux ne sont pas des plus simples à l’image de celles entre les otages et leurs preneurs, leurs geôliers. Ce qui fait souvent parler du « Syndrome de Stockholm ».
Mais, la Conférence Nationale ou toute autre instance se tiendra quand des Guinéens (pas seulement ni forcément des rescapés du Camp Boiro), plus déterminés qu’ils ne l’ont été depuis vingt-trois ans, voudront bien qu’elle se tienne.
- Connaissez-vous ce Guinéen qui sera capable de supporter, comme l’a été la fille de Saïfoulaye dans le procès des gangs dirigé par le célébrissime magistrat Doura Chérif, les déclarations telles que : « C’est moi qui ai tué ton père » sans que cela ne tourne à la vengeance privée dans les quartiers ?
- La fille dont vous parlez est d’une grande force de caractère. Et, qu’elle soit donc une femme la rend encore plus emblématique de ce que pourraient être tous les Guinéens : capables d’entendre la vérité si dure soit-elle. Pourvu que la justice, après, ne se contente pas de suivre son cours, comme on dit, mais qu’elle passe rapidement et à la hauteur des crimes commis. Sans doute faudra-t-il faire œuvre de pédagogie, en marge des procès, pour éviter le recours à la loi du Talion dans les quartiers. Il faut rester optimiste, la vérité ayant une vertu toujours apaisante, à la longue. C’est le mensonge qui frustre et révolte.
- Quid des condamnés à mort par contumace sous la Première République à savoir les Condé Alpha, Bâ Mamadou Bhoye, feu Siradiou Diallo et autres ?
- J’espère qu’ils ont été individuellement et tous ensemble réhabilités. Autrement, il va falloir, un jour, le faire de façon solennelle, même à titre posthume pour certains d’entre eux, malheureusement.
Vous avez cité quelques-uns avant d’ajouter : « et autres ! » La liste est longue, en effet, de ces Guinéens condamnés à mort par contumace – à tort, il faut le répéter ! – par la pseudo-Révolution. Vous me donnez l’occasion d’évoquer le nom de Docteur Moustapha Diallo dit « Tout-Passe », décédé cette année en Guinée, au milieu des siens, par bonheur. Dans les dures conditions qui ont été les siennes en fin d’existence prématurée, somme toute, du seul fait de la trop longue mal-vie en exil et du désespoir d’avoir été empêché de donner un peu de son savoir-faire à la mère-patrie.
La Côte d’Ivoire lui sait gré, elle, pour tout ce qu’il a su apporter au développement de la filière élevage dans un milieu a priori moins favorable que le Fouta Djallon natal du célèbre vétérinaire guinéen. À travers lui, je rends hommage à tous les Guinéens rompus, meurtris et même morts pour avoir été toujours ostracisés par ceux qui, d’une République à l’autre, continuent de se repaître des richesses de la Guinée, détournées à leur seul profit. Et, combien, ces derniers en auraient à apprendre auprès des premiers sur ce que l’amour de la patrie veut réellement dire ! …
- Concrètement, qui peut convoquer la Conférence nationale souveraine ? Est-ce qu’il faut une résolution de l’Assemblée nationale, un arrêt de la Cour Suprême ou alors un décret du Chef de l’État ? Et comment désigner ses « dirigeants » dans une société divisée comme la nôtre ?
- S’agissant de l’exécutif de la Guinée, de son Assemblée Nationale et de sa Cour Suprême, leurs membres ne nous ont pas habitués à penser qu’ils pourraient prendre les moindres dispositions sensibles relevant de leurs habilitations : constat de vacance du pouvoir pour sénilité, démence, incapacité tout court, refus de tripatouillages des textes de lois pour conforter de simples caprices « régaliens »…
Alors, les travaux des conférences et/ou des tribunaux réalisés au Bénin, en Afrique du Sud et au Rwanda devraient pouvoir inspirer la Guinée. Et, puis, il faut espérer qu’on dénombre encore quelques personnalités guinéennes intègres et consensuelles. Je pense qu’elles existent, bien sûr. Autrement, il faudra les recruter dans les instances sous-régionales et/ou panafricaines. De toute façon, il n’y a pas plus panafricaine que la Constitution guinéenne originelle !
- Plus de vingt trois ans après sa mort, certains esprits continuent de rendre le premier Président de la Guinée indépendante, responsable de son sort, estimant que ses serviteurs sont ceux-là mêmes qui polluent l’administration actuelle. Ce raisonnement est-il fondé à vos yeux ?
- Bien évidemment, le Premier président – le « Chef Suprême de la Révolution, Fidèle et Suprême Serviteur du Peuple » –, continue post-mortem à être Responsable du sort de la Guinée puisque les comptes n’ont pas encore été soldés avec lui. D’ailleurs, nombre d’entre les tenants du pouvoir, en lieu et place du sien, bons élèves du PDG pour la plupart d’entre eux, ont conservé jusqu’aux réflexes les plus caractéristiques de leur Maître. Le mimétisme de certains est confondant. Et il ne se limite sûrement pas aux babouches, aux boubous, aux palais, aux bonnets, à leur passion pour nos danses populaires, nos fameuses « mamayas »… Le risque est d’ailleurs grand, un jour, de rejet global des dirigeants les plus récents si les Guinéens ne constatent pas, dans les faits, la rupture avec les pratiques anciennes.
Ce qui n’empêche pas du tout, bien au contraire, d’incriminer les « Liquidateurs » de l’après-Sékou Touré. À commencer par leur bradage des Entreprises d’État dont on peut se demander où est passé le profit pour l’ensemble de la population. Ni de se poser de nombreuses questions sur les constitutions de fortunes subites, sans doute à la moscovite, à l’extinction du communisme en Russie. Ni d’exiger des comptes sur la gestion tragique des conflits politiques et sociaux dont les derniers en date remontent aux mois de janvier et février 2007.
Où en est-on, du reste, avec la Feuille de Route établie pour le Premier Ministre de consensus, désigné à l’issue de ces épreuves si douloureuses pour les populations guinéennes ? Quand devra-t-il rendre publics ses réussites et ses échecs pour se voir fixer un nouveau cap ? De nouveaux ajustements ne s’imposeraient-ils pas ? Et, d’ailleurs, comment procéder pour sortir de la situation exceptionnelle d’un Premier ministre et de son Gouvernement ayant peu ou pas de comptes à rendre au Président à qui le peuple a tordu le bras et forcé la main ? Toutes ces questions et beaucoup d’autres sont d’une lancinante gravité. Elles devraient plus nous préoccuper que celle de savoir avec quel clinquant célébrer le Cinquantième Anniversaire, en septembre-octobre 2008, de ce qui nous aura valu, par la faute des mêmes, dictature et pauvreté et non liberté et prospérité.
- Et s’il vous était demandé de noter le gouvernement de Lansana Kouyaté qui court tout droit vers le premier anniversaire de son arrivée aux affaires ?
- Je n’enseigne plus depuis longtemps et, puis, je ne l’ai jamais fait à ce si haut niveau. Et, mon dernier séjour guinéen remontant à novembre 2004, je ne suis pas des mieux placés pour émettre un quelconque jugement. Une chose que le Premier ministre pourrait envisager à l’occasion de son anniversaire ? Au minimum, faire le point !
- Près de seize ans après la démocratisation de la vie publique guinéenne, l’alternance qui constitue son baromètre, tarde toujours à voir le jour. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
- Il s’explique par la trop longue mainmise du pouvoir sur les médias, la maîtrise de tous les leviers administratifs, le clientélisme, la « caporalisation» des urnes par un Parti qui n’a pu être dominant que parce qu’il a été créé autour du Général. Et, c’est parfois un mauvais procès que nous intentons aux Partis de l’opposition qui se battent à armes inégales sur le terrain ainsi décrit. Mais, je ne voudrais pas non plus laisser croire qu’il n’y aurait rien à reprocher à ces derniers, à commencer par leurs leaders au charisme certain et à la compétence établie mais qui ont décidé de fonctionner comme les dinosaures de la politique au lieu d’insuffler un vent de modernisme : professions de foi à l’ancienne, recrutement ethnique, centralisme démocratique encore de rigueur, militantisme antédiluvien…
- Le désespoir pousse certains de nos compatriotes à dire que le changement ne doit pas seulement se limiter à réclamer le départ du Général et ses fidèles au pouvoir mais qu’il est aussi souhaitable pour les formations politiques dites de la mouvance présidentielle ainsi que pour celles de l’opposition radicale qui sont dirigées par les mêmes figures pourtant encore incapables d’imposer la volonté populaire. Votre avis sur la question ?
- En effet, du passé et même d’un certain présent, les Guinéens aimeraient faire table rase, tant ils sont exaspérés par le marasme politique ambiant. Il se trouve qu’ils ne le peuvent pas. Les pays n’ont pas toujours les dirigeants qu’ils méritent mais ils ne peuvent faire qu’avec les femmes et les hommes politiques luttant tous les jours à armes inégales, certes et de manière pas toujours professionnelle pour certains.
Les prochains dirigeants de la Guinée ne sortiront que du « maquis politique guinéen », de son « bourbier ». À moins de fabriquer des femmes et des hommes politiques hors sol –, dans des éprouvettes, et, pourquoi pas, génétiquement modifiés –, la Guinée ne saura compter qu’avec les protagonistes sur le terrain national. C’est-à-dire avec ceux qui ont vraiment opté pour entrer en politique. Les leaders providentiels, ceux libérés de geôles, ceux rapportés dans les soutes de « Barracudas », ceux arrivant en tête de longues marches, ceux appelant de Londres, de Paris, de Moscou, de Ouagadougou, de Bamako ou de Bissau, les putschistes de garnisons, les comploteurs et autres révolutionnaires de salon, ils ont tous fait long feu !
Le jeu démocratique, seul, hissera au sommet ceux qui auront la redoutable charge de nous imaginer un autre destin. Le travail d’éveil de la conscience politique de tous, auquel il faut plus que jamais s’atteler, limitera jusqu’à les supprimer les bourrages des urnes au profit des puissants conjoncturels peu soucieux du mieux-vivre ensemble. Et puis, s’il y a des Africains qui, sur la durée et aux résultats, savent ce que ne devrait plus être pour eux, un Président, ce sont les Guinéens. Je ne doute pas qu’ils sauront en faire élire un bon, la prochaine fois. Un qui sera capable de faire jouer l’ensemble des atouts matériels et humains que recèle le pays et qui ne se prendra ni pour un Roi ni encore moins pour Dieu.
- Pouvez-vous pronostiquer sur le futur Chef de l’État guinéen sans faire le « Dramous » de Camara Laye. Pour certains, il sortirait encore des rangs de l’armée, compte tenu de la division de l’opposition politique. Pour d’autres, la Guinée risque de connaître un changement dans la continuité. Croyez-vous à la chance des leaders actuels ?
- Je suis encore moins bon en pronostics. Et, puisse le sort de la Guinée ne pas tenir, du reste, à une espèce de loterie. Notre avenir serait plus tragique encore !
Le PDG a eu carte blanche pour faire étalage de toutes ses dramatiques capacités de nuisance pour la Guinée et pour les Guinéens. Mais qui aurait cru que le CMRN nous aurait installés dans la continuité de la descente aux enfers ? Alors, que voulez-vous que « notre armée » nous prouve encore?
C’est d’un vrai Gouvernement de Consensus, mieux, d’un Gouvernement d’Union Nationale que la Guinée a besoin et non plus, seulement, d’un Premier Ministre. Pour TOUT REVOIR, pendant une année, avant l’organisation d’élections crédibles devant lesquelles les leaders actuels de l’opposition ont une place particulièrement méritoire.
- L’opposition guinéenne compte deux anciens Premiers ministre de Lansana Conté (Sidya Touré et Cellou Dalein Diallo). Votre commentaire sur ce phénomène.
- Le phénomène est tout à fait normal ! Le Conseil Constitutionnel français compte deux anciens Présidents. Combien d’anciens Présidents américains continuent de peser sur le jeu démocratique des USA, en militant encore dans les Partis qui les ont fait élire ou en apportant leur expérience à des Institutions ou à des Fondations ? Le drame est plutôt guinéen et africain qui fait que des anciens responsables, les Premiers d’entre eux en l’occurrence, ne connaissent pas d’autre alternative que le Trône et le Cimetière. Quand l’Afrique comptera de nombreux anciens Présidents vivants, la démocratie aura gagné !
- Si vous étiez désigné dans une commission de restructuration des institutions de la République de Guinée, qu’allez-vous proposer pour les fonctions de Président de la République, de Président de l’Assemblée nationale, de Premier ministre et de Premier Président de la Cour Suprême ?
- À la rigueur, je me sentirai interpellé par ce qui relève du domaine de l’éducation, de la culture, des médias… Mais, je n’accepterai pas d’être désigné dans une telle commission comme je n’ai aucune qualification pour débattre de questions aussi spécialisées. Des Guinéens ès qualités (juristes, constitutionnalistes, politologues, géopoliticiens, femmes et hommes politiques…), très nombreux, existent pour statuer dans ce domaine bien précis. Les Guinéens devraient en avoir fini avec leur sentiment que n’importe quel citoyen, en dehors de ses compétences, pourrait rendre des services efficaces. Et puis la Constitution guinéenne de 1958 était tellement bien élaborée voire avant-gardiste qu’il n’y aurait à la débarrasser que des dispositions d’exception, pseudo-révolutionnaires, et des derniers tripatouillages partisans pour l’ajuster aux « costumes » du Général qui a joué l’incruste.
- Le Gouvernement de Consensus a engagé un audit des services publics de notre pays. Certains y voient déjà un parfum de règlement de comptes. Croyez-vous à la réussite de cette mission quand on sait que la corruption, chez nous, commence au sommet de l’État ?
- Auditons, auditez ! C’est le plus sûr moyen de ne jamais savoir les causes des dysfonctionnements et leurs coûts, ni comment y remédier. Les audits ne valent que ce valent les « auditeurs » et ceux qui les ont commandités. Dans des pays à démocratie éprouvée, tout le monde sait qu’on crée une commission, un rapport, un audit, parce qu’ils ne servent à rien. Sauf… à faire illusion ! Alors, auditons en Guinée, aussi ! Qu’ils auditent toujours, sait-on jamais ?
- La Guinée a perdu plus de cent de ses enfants lors des événements des mois de janvier et février 2007. Il a été exigé à l’unanimité la mise en place d’une Commission nationale d’enquête à défaut d’une Commission d’enquête internationale. Dix mois après, c’est le black-out total. Quel commentaire vous inspire ce silence coupable pour la mémoire de nos morts ?
- De la constitution d’une Commission d’enquête, nationale ou internationale, sur les tragiques événements dont vous parlez – grèves générales contre les misérables conditions de vie, il faut le rappeler, doublées de revendications politiques, toutes matées dans le sang –, il y va comme de la Conférence nationale, souveraine ou pas.
La charge symbolique de la constitution d’une telle Commission est incommensurable. Le retard dans sa mise à l’œuvre est donc préjudiciable au déblocage du marasme général. Qu’à ce la ne tienne ! Personne ne mettra un quelconque empressement à la créer. La pratique de la politique de l’autruche est bel et bien l’exercice dans lequel excellent les dirigeants guinéens. Convaincus que leurs compatriotes oublient tout, ils ne prendront jamais l’initiative d’affronter une situation avant d’y être obligés par la violence. Ils laisseront toujours tout pourrir en espérant que les choses se résoudront d’elles-mêmes. Les symptômes de ce que l’on ne peut plus s’empêcher d’appeler le syndrome politique guinéen ne trouvent-ils pas, dans la circonstance, une autre occasion de se manifester ?
Être frappé du syndrome guinéen ? C’est, pour des dirigeants politiques, présider aux destinées de populations parmi les plus pacifiques, sourdes qu’elles sont aux sirènes ethniques, capables d’abnégation et confiantes en l’avenir, dans un pays disposant de potentialités immenses, abritant de surcroît le Château d’eau de l’Afrique, et se complaire d’en faire l’un des pays les moins avancés de la planète ! ...
- Quel regard portez-vous sur la liberté de la presse guinéenne en général et sur celle en ligne, en particulier et, plus précisément encore, sur leur façon de travailler ?
- Je suis heureux de voir le chemin parcouru. Même l’audiovisuel aurait, enfin, été libéralisé ! De ma tentative personnelle, solitaire, de création et d’animation de La Nouvelle École en 1985 et de celle d’autres professionnels guinéens des médias (Ibrahima Kalil Diaré et Alhassane Diallo dit Diomandé pour rendre un hommage particulier à deux d’entre ceux qui nous ont quittés) à la situation actuelle, la presse s’est développée au point de devenir non pas envahissante mais abondante, de façon plutôt avantageuse. Il me semble qu’il n’y a plus un seul domaine de la vie des Guinéens qui ne soit couvert par les journaux-papier ou par ceux en ligne qui distillent en continu des informations générales et/ou des informations spécialisées. Reste à souhaiter, à tous, longévité et, donc, rentabilité. Car naître pour un journal, c’est une chose, durer sans sacrifier sa qualité et conserver un lectorat acheteur d’informations en est une autre. Des subventions du gouvernement guinéen, de chancelleries amies, d’organismes des Nations Unies et de Fondations diverses aident désormais, heureusement, les directeurs de publication à disposer d’un fond de trésorerie et de stages pour améliorer la qualité des journalistes.
Car, se posent, il est vrai, de très graves problèmes de professionnalisme et de manquements au code déontologique. On se rend bien compte que tous ceux qui signent des articles de presse ne semblent pas avoir appris le métier ou alors ils en bafouent les principes de manière délibérée. En tous les cas, les uns et les autres doivent savoir qu’ils sont protégés par la loi quand ils font œuvre d’information, c’est-à-dire tant qu’ils donnent des nouvelles vérifiées, recoupées, mises en perspective et qu’ils sont attaquables, dans le même cadre, dès qu’ils diffament, insultent, diffusent de fausses nouvelles, incitent à la haine raciale, entre autres.
S’agissant du Net, ce n’est sûrement pas moi qui vais me plaindre de la prolifération des journaux en ligne. Je sais tout le profit que j’en retire pour l’exposition continuelle de mes livres et l’inépuisable opportunité de publication in extenso de l’ensemble de mes articles. Toutes facilités impensables sur les journaux-papier où les contraintes – ne serait-ce que d’espace – sont nombreuses.
Mais, il y a plus souvent le pire que le meilleur, on peut le regretter. La Toile est le refuge de l’info libre à 100% (ou presque) mais aussi de l’intox dans un pourcentage proportionnel. Il suffit de le savoir et d’en tenir compte. Sa déontologie sera longue à définir mais quand bien même elle le sera, un jour, des failles lui seront encore et toujours trouvées. Continueront d’y sévir jusqu’à ce qu’ils soient démasqués, au fur et à mesure, ou n’intéressent plus personne, porn-hackers, falsificateurs de nouvelles, pervers de tous poils, faux académiciens, racistes, fascistes, révisionnistes, négationnistes, semeurs de confusion, incitateurs à la guerre civile, annonceurs de la tectonique des civilisations et de la résurgence des guerres de religions, courageux qu’ils sont tant qu’ils ne se rendent pas compte qu’en vérité, il y a toujours moyen de les identifier et de faire cesser leurs nuisances.
L’on pourrait aussi évoquer la pratique généralisée des blogs. Quand ils ne confinent pas à l’autisme et que d’un blog à l’autre, les bloggeurs échangent, ils sont intéressants. Plus personnellement préoccupé par la mise en commun et la confrontation des savoirs, je suis plutôt adepte des Forums et autres Courriers quand ils favorisent la vraie contradiction (arguments contre arguments) et non le seul esprit de contradiction. Mais, le tutoiement outrancier sur certains sites, l’offense à autrui plutôt que la réplique à ses thèses, les débats qui s’égarent au bout de deux ou trois échanges et qui, à la longue, n’ont plus à rien à voir avec le sujet initial (histoire chinoise, des millions de fois illustrée sur le Web, du sage qui montre le ciel et de l’imbécile qui regarde le doigt). Par bonheur, ils ne sont pas encore majoritaires, ces… internautes, qui croient devoir donner leur avis sur tout, politologues qu’ils sont à certaines heures, psychanalystes à d’autres, discourtois à toutes les heures, au point de retirer leur confiance – c’est à se demander, d’ailleurs, comment ils ont pu savoir qu’elle valait quelque chose – à ceux qui ayant fait des fautes reviennent les corriger, de crainte d’induire en erreur ceux qui ont moins de facilité avec la langue française. Ils ignorent tout simplement que dans l’édition et la presse en papier, l’usage est d’essayer de faire le moins de fautes possible (omissions ou entorses aux règles) et de les corriger par « addenda » et « errata » si jamais elles advenaient, malgré tout, en les faisant précéder ou suivre d’une formule consacrée : « les lecteurs auront corrigé d’eux-mêmes et pardonné la faute ! »
Ceci dit – et c’est bien l’occasion qui fait le larron ! – la presse en ligne sauvera toute la presse. Les nombreux manquements à sa déontologie, inexistante encore, n’y feront pas obstacle. Et, combien serais-je malheureux si tous les soirs, autour de minuit, je ne pouvais plus surfer d’un site favori à un autre (parmi lesquels la plupart sinon tous les journaux en ligne guinéens) pour m’assurer que mes compatriotes tiennent bon et ne désespèrent pas trop.
- Si le journal-papier évolue sous le contrôle du Conseil National de la Communication, CNC, en Guinée, tel n’est pas le cas pour les titres de la presse électronique qui poussent comme des champignons ?
- J’ose croire que le CNC protège et encadre la presse plus qu’il ne la contrôle et qu’il décide, non pas sous injonction du gouvernement ou du Parti au pouvoir, mais en fonction du Code de la Presse et en référence à l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui dispose : « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »
S’agissant de la presse électronique, incontrôlable, on avait si longtemps rêvé de ces autoroutes de l’Information et de cette Toile sur le Village Global ! Et, sauf « accident », toujours vite réparé, on n’y trouve bien que ce qu’on va y chercher. Soyons plutôt heureux que ni le CNC, ni le Ministère de la Communication, ni le Ministère de l’Intérieur ne soient, chez nous, assez équipés pour la brider.
L’effet buzz (c’est-à-dire en langage moins snob : quand une nouvelle – un article, en l’occurrence –, défraye la chronique et s’étale sur toute la presse en ligne par tags interposés) pourrait faire penser que des internautes seraient assez puissants pour manipuler le monde entier et commanditer la traduction de leurs désirs dans les faits. Erreur ! L’effet démultiplicateur de l’Internet n’a pas encore bonifié une pensée qui ne se distinguerait que par sa vacuité. Et, d’avoir fait annoncer la mort d’Un tel n’a pas encore tué le quidam en question. En toutes circonstances, le Réel demeure donc plus têtu que le Virtuel.
- L’homme ne vit pas seulement de pain, dit-on souvent. En votre qualité d’homme de culture, quel regard portez-vous sur ce secteur en République de Guinée ?
- Je voudrais d’abord être sûr que les Guinéens vivent, tous, de bon pain et qu’ils ont par conséquent l’électricité aussi sans laquelle, de toute façon, beaucoup de plaisirs de l’esprit resteront pour eux des mirages. Quant au potentiel culturel guinéen, il est immense. Il n’a d’égal que la richesse de son sol et de son sous-sol. Mais, tout comme la Guinée a ouvert la voie à l’autonomie et à l’indépendance en Afrique sub-saharienne francophone, avant de sombrer elle-même dans la misère généralisée sous une dictature à nulle autre équivalente, elle pourrait bien avoir, la première, popularisé la culture africaine sur tous les continents avec les célèbres Ballets Africains de Fodéba Keïta avant d’occuper une place tout à fait secondaire à la naissance des Ballets du Congo, du Burkina et d’autres troupes aux audaces plus performantes dans différents pays d’Afrique.
La culture sous la Révolution a entretenu une grande illusion de dynamisme et de créativité : Ballets Nationaux, Ensembles instrumentaux, Grands Orchestres Nationaux, Théâtre populaire du Quartier de base à la Fédération... Mais, avec le football, elle avait plus pour mission de propager les thèses de la Révolution et de seriner les louanges de son Chef Suprême que de participer à l’épanouissement individuel et collectif des Guinéens. Sont, à cet égard, rassurantes les créations musicales post-révolutionnaires d’un Momo Wandel, par exemple. Si, seulement, il avait pu vivre encore plus longtemps !…
Mais la culture c’est surtout un réseau de bibliothèques, de médiathèques, de centres culturels disposant de salles polyvalentes, de vraies salles de concert, de studios d’enregistrement modernes, de théâtres de verdures, de salles de cinéma, de musées vivants, un ensemble d’infrastructures qui ne versent pas, pour autant, dans la constitution d’industries pseudo-culturelles.
La culture, c’est aussi un ensemble d’événements thématiques réguliers. Des rencontres, des Salons à dates fixes pour les livres, pour les objets d’art et pour ceux de l’artisanat... Une éducation à la culture, donc, par une implication de l’ensemble des scolaires (de la Maternelle à l’Université).
Ouagadougou a son célèbre FESPACO, Bamako ses prestigieuses Rencontres Photographiques... Pour Conakry, il serait question d’un Festival International de Percussions. Ce serait une bonne initiative mais, ne pourrait-on pas faire preuve d’un peu plus d’imagination en soufflant sur les braises encore tièdes sous la cendre de la fausse Révolution culturelle ?
La culture, c’est enfin, si j’ose dire, de nombreux bénévoles qui ne sont pas dupés par quelques margoulins pseudo-professionnels ponctionnant, pour leur enrichissement personnel, les fonds alloués à l’organisation d’événements dont ils sont les promoteurs. En d’autres termes, intégrité, audace et générosité devraient caractériser tous les préposés à ce secteur si important. Et, peut-être même, vaudrait-il mieux parler des Cultures et non de la Culture comme des Livres et non du Livre !
- Votre dernier mot ?
- Un grand Merci à vous et à l’Observateur de Guinée ! Elle est belle, l’occasion que vous m’avez offerte de m’exprimer sur les sujets les plus sensibles de notre pays. Vous êtes les premiers à me le permettre de façon aussi longue et complète. Et, c’est bien l’un des autres avantages du Net – et pas des moindres – que de pouvoir donner du temps, de l’espace et du recul.
Que vos internautes et/ou lecteurs-papier sachent, en tout cas, que dans mes livres, plusieurs des questions autour desquelles a tourné notre entretien sont envisagées sur plusieurs pages avec davantage de développement et de profondeur ! Plus particulièrement dans trois d’entre eux : « Pourquoi, diable, ai-je voulu devenir journaliste ? » - Menaibuc – Paris, 2004 (édition augmentée en 2007 comportant en Annexes une de mes conférences, celle de Villeurbanne sur les Médias et l’Afrique, « Orphelins de la Révolution » - Menaibuc - 2004 et « Pourquoi, diable, n’ai-je pas été un griot ? » - Ganndal-Conakry, 2006.
N.B. : Aboubacar Sakho, Directeur de la rédaction et de la publication du site Internet de l’Observateur (hebdomadaire édité aussi sur papier à Conakry), réside aux Pays-Bas.
Jean-Claude DIALLO et la mission entravée !
Symbolique du destin de millions de Guinéens ? Emblématique du sort de la Guinée ? Le décès de Jean-Claude Diallo est, en tout cas, très symptomatique de la tragédie guinéenne, ce grand théâtre d’enterrement prématuré de tous les acteurs performants !
De l’ancien ministre, j’aimerais garder le souvenir de la vie et de nos contacts entre 1984 et 1986 au moment où je tentais de faire vivre "La Nouvelle École", une revue pédagogique trimestrielle. Avec d’autres compatriotes, nous avions encore la naïveté de croire en la capacité de toutes les bonnes volontés d’aider à changer sans délai le cours des choses dans notre chère Guinée !
À méditer ces quelques extraits de "Orphelins de la Révolution" (pages 285-288), récit paru aux éditions Menaibuc à Paris en 2004.
« Au cours de ce (…) remaniement ministériel, je suis (…) comblé par la nomination d’un "Guinéen-de-l’Extérieur" comme ministre de la Culture et de la Communication, cabinet rattaché à la Présidence de la République ! Le titulaire dudit portefeuille a déjà été chargé de l’éphémère Secrétariat d’État aux "Guinéens-de-l’Étranger" dans le précédent gouvernement. Il a donc eu à connaître à ce titre le dossier de "La Nouvelle École" et n’a pas tari d’encouragements à l’égard du projet.
(Même si), à son grand désespoir, il n’a pas eu les moyens de faire aboutir ses initiatives entre autres celle qui lui tenait le plus à cœur et pour laquelle il a été jusqu’à obtenir un financement par l’ex-République Fédérale d’Allemagne, son pays d’exil. Dans les différents secteurs de la vie nationale, il a voulu garantir pendant deux ans un salaire conséquent aux Guinéens de retour au pays pour faciliter leur réintégration dans la communauté nationale. Ainsi entendait-il compenser un peu la perte de revenus subie par la plupart d’entre ceux qui ont abandonné une bonne situation à l’étranger. Les autorités guinéennes ont opposé (au programme) un refus catégorique sous le prétexte qu’elles ne peuvent pas créer de la ségrégation entre les Guinéens ! …
Si le "Sous-ministre de la Diaspo" a (…) compris qu’il a été recruté juste pour être une oreille plus attentive aux problèmes de ses compatriotes rentrés d’exil ou désireux de le faire et non pas pour être d’une quelconque autre utilité, il s’est empressé d’exprimer de grandes ambitions pour la transformation du fonctionnement de l’Information et de la Culture sous le regard approbateur du Président de la République.
Jean-Claude DIALLO et la mission entravée ! (suite et fin)
Guinée : Jean-Claude DIALLO et la mission entravée! (suite et fin)
... Jamais je ne me suis senti autant libre dans l’animation de "La Nouvelle École" ! … Maintenant qu’un "ami" occupe le portefeuille ministériel le plus important pour moi, (…) je vis comme une espèce de trêve tout au moins dans l’intimidation de "La Nouvelle École"… Et puis, je suis si souvent invité dans le bureau du ministre de la Culture et de la Communication pour des entretiens informels qu’il me semble participer un peu à l’évolution de la situation ! La toute dernière fois, je me suis même entendu faire des propositions intéressantes.
- J’ai besoin de toi. J’ai grand besoin de tes services. Je vais engager une restructuration en profondeur du ministère. Le feu vert du président, je l’ai obtenu. Je pars en mission pour Paris et pour Genève. Reviens me voir dès mon retour !
Hélas, l’état de grâce dans lequel nous vivons – ma "Nouvelle École" et moi – ne dure même pas le temps de la confection du troisième numéro ! Sur "RFI", le 17 mars 1986, le ministre de la Culture et de la Communication (…) donne sa démission, quatre mois à peine après sa nomination en décembre 1985 ! …
J’ai pu savoir que les fractions dures du CMRN – Comité Militaire de Redressement National – au pouvoir en Guinée dès le 3 avril 1984 après la mort du président Sékou Touré le 26 mars 1984, fractions hostiles à toute participation des "Guinéens de la Diaspora" à la gestion des affaires publiques, ont recouru à toutes sortes de persécutions jusqu’aux plus irrationnelles contre le "ministre importé" et ont tissé maintes intrigues entre le président et lui. Je n’ai, cependant, jamais pensé qu’elles arriveraient dans un délai aussi rapide à bout de la ténacité de ce dernier qui avait la claire conscience de représenter un symbole pour des millions de Guinéens !
Pour "La Nouvelle École", les choses ne tardent pas à changer en mal… »
Cheick Oumar KANTÉ
Monenembo, Renaudot !
Myriam Makeba,
Roberto Saviano!
In Memoriam “Mama Africa” !
À Tierno Monenembo, écrivain guinéen et français, a été décerné aujourd’hui 10 novembre à Paris pour son dernier livre, Le roi de Kahel publié chez Seuil, le Prix Renaudot 2008.
Quel bonheur et quelle belle exposition pour la littérature ouest-africaine, injustement occultée depuis le sacre, lointain, des Léopold Sédar Senghor, Laye Camara, Bernard Binlin Dadié et Seydou Badian Kouyaté alors que s’y produisent encore et toujours des textes d’une prodigieuse exigence tant sur le plan de l’éthique que sur celui de l’esthétique !
Myriam Makeba, « Mama Africa » !… Elle est presque décédée sur scène, la nuit dernière, la Sud-africaine et Française, après avoir chanté pour soutenir Roberto Saviano, l’écrivain italien menacé de mort. C’était à Castel Volturno près de Naples, une commune considérée comme un des fiefs de la Camorra, la mafia napolitaine, et où six immigrés africains ont été abattus en septembre !
Quel malheur et quelle perte, la disparition de celle dont on oublie trop souvent de rappeler la vie en Guinée où elle jouissait également de la nationalité… GUINÉENNE ! Des preuves ?
- Entre 1985 et 1988, elle avait encore une villa à Yimbaya, en direction du bras de mer et en contrebas du prolongement de l’Autoroute Fidel Castro s’étirant péniblement face à l’Aéroport de Conakry. De retour d’exil, mon chemin me faisait passer devant, matin et soir, pour quitter ou regagner la maison de mon oncle plus loin.
- L’on pourrait aussi lire ceci dans « Orphelins de la Révolution » (page 263) :
« Dalaba ! La petite "Savoie" ou la "Normandie" guinéenne ou encore la "Suisse" africaine ! Le président Senghor qui n’appréciait de séjourner en Guinée – avant qu’il n’y soit persona non grata – que dans le Fouta Djallon a vanté le charme de la ville où il ne fait jamais trop chaud. Parlant, déclamant et chantant, devrais-je dire, moitié en peul moitié en français, il a avoué lors d’une de ses premières visites que Dalaba lui a été tant contée que d’en rêver il n’a pas arrêté ! Myriam Makeba (…) y a fait construire sa résidence secondaire (…) »
L’actualité, pour en revenir à elle, est emblématique, en somme, de la singulière condition de la Guinée : pays où la joie est désormais réduite à quelques pépites isolées dans un immense champ de ruines ! Mais, la consécration de l’œuvre de Tierno Monenembo, au lendemain de la mort au combat (à 76 ans !) de Myriam Makeba sont des encouragements pour tous ceux qui, avec la plume et/ou le clavier de l’ordinateur ou avec tout autre instrument, ferraillent pour le plaisir et la liberté de la création et pour l’avènement d’un autre monde.
Dans la chute de l'article, on aura bien sûr lu:
" Mais, la consécration de l'oeuvre de (...) et la mort au combat (à 76 ans) de (...), le lendemain sont des encouragements (...)"
Merci
Guinéens, ayons le courage de dire encore NON !
"Notre pays a déjà trop donné de son sang."
Tout comme nous avons eu raison, seuls contre nos voisins, de dire NON (…) à un certain référendum et accéder ainsi à l’indépendance immédiate, apprêtons-nous à dire NON au scénario-massacre à la libérienne, à la sierra léonaise, à la somalienne ou à l’ivoirienne si, d’aventure, le Général Lansana Conté « passait (…) l’arme à gauche ». (…)
(…)
Disons les choses de manière cruelle: nous devons faire l’économie des deux millions de morts au Congo, des centaines de milliers au Rwanda, des dizaines de milliers au Liberia, en Sierra Leone et (…) des milliers en Côte d’Ivoire... Croyons dur comme fer à cet axe de l’intelligence, de la maturité et de la lucidité que la Guinée constituerait avec le Sénégal et le Mali pour barrer la route aux nombreux desperados, rescapés de toutes les guerres régionales. « Charognards » armés jusqu’aux dents, avinés, drogués, ils sont à l’affût de rapines, viols et génocides à commettre et ne sont, naturellement, pas préoccupés du tout de bonne gouvernance démocratique. Au contraire, ils savent bien le profit à tirer de l’anarchie la plus totale.
NON, devons-nous répondre à tous ceux qui, dans l’opposition, seraient tentés de déclencher des troubles pour s’emparer du pouvoir ou, dans l’entourage du régime qui se meurt, pour le garder. Car, une fois l’engrenage huilé, se met vite en route l’entreprise de démolition, autrement plus rapide que la construction la plus rudimentaire.
Citoyens patients, nous avons su l’être, assez, pour supporter vingt-six ans de dictature pseudo-révolutionnaire et vingt-quatre ans de régime pseudo-libéral, très en dessous de toutes les espérances que nous étions en droit de fonder sur lui… Alors, nous n’allons pas céder, maintenant, à la tentation du chaos, nous aussi ! … en produisant le spectacle d’une Guinée à la dérive avec tous ses habitants, indigènes et allogènes – les enfants dans le dos, les baluchons sur l’épaule – enjambant des charniers !
Intellectuels guinéens – formés sur place, à l’Est ou à l’Ouest –(…) Ayez le triomphe (…) modeste. Il vous appartient d’aider à la facilitation de la vie de nos compatriotes et non de les égarer dans une quête égoïste et éperdue du pouvoir pour le pouvoir ! Sachez même renoncer à vos ambitions, si elles nuisent un tant soit peu à l’avenir de toute la Guinée !
Guinéens de toutes autres conditions, forces vives du pays, plus que par le passé, votre destin est entre vos mains avant que de l’être entre celles de vos élites ! N’écoutez surtout pas (…) celles qui voudraient que vous preniez des armes contre d’autres Guinéens, (…) actes ignobles par lesquels, ils vous feraient croire que passera inévitablement votre bonheur ! Si des hommes providentiels avaient existé en Guinée, ils n’auraient pas attendu la disparition (…) du chef en place pour se révéler. Ils se seraient, depuis longtemps, manifestés ! (…)
(…) Mais individuellement pris, n’avons-nous pas tous, d’une façon ou d’une autre, des comptes à rendre à notre pays pour l’avoir laissé, à deux reprises, s’installer dans l’incurie ? Que les politiques (femmes et hommes) se réunissent toutes affaires cessantes ! Qu’ils y associent toutes personnalités et organisations intéressées, réputées pour leur intégrité et leur combativité et, ils trouveront les meilleurs gestionnaires sociaux, politiques, économiques, culturels… de la Guinée pendant une période transitoire. Après, il leur sera plus facile de battre à nouveau les cartes, dans la plus grande transparence, pour trouver à chaque Guinéen la place où il rendra les meilleurs services à toute la Guinée.(…)
Guinéens, nous n’avons nul besoin de nous entre-tuer pour nous rendre à ces quelques évidences: Notre pays a déjà trop donné de son sang et, jamais, de nouvelles morts ne vengeront nos morts anciennes. L’aspiration légitime au changement n’autorise aucun compatriote à prendre toute initiative pouvant mettre notre patrie à feu et à sang. Personne ne saurait la diriger avec seulement une ou quelques-unes de ses parties. Aucune région naturelle n’est viable sans les autres…
(…)
Guinéens, protégeons la Guinée ! De façon plus unanime et plus forte encore qu’en 1958, disons NON aux semeurs de haine et aux va-t-en-guerre !
Cheick Oumar KANTÉ
Paru au Courrier de Guinéenews sur Boub@h.com le 17 décembre 2002. Repris dans « Pourquoi, diable, ai-je voulu devenir journaliste ? » Menaibuc Paris 2004 et dans l’édition augmentée en 2007 (p. 152-155).