POINT DE VUE : L'aide au développement : un grand échec !
Par Multipol le mercredi 18 avril 2007, 00:44 - Développement / Environnement - Lien permanent
A. Ben-Ousmane DIALLO
Un sage africain d'origine guinéenne, Issa Ben Yacine Diallo, ancien diplomate qui a fait une brillante carrière aux Nations Unies où il a été Directeur de cabinet du Sécrétaire Général Javier Perez de Cuellar et Sécrétaire exécutif de la Commission Economique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA), a dit de façon pertinente la chose suivante : «L'avenir de l'Afrique n'est pas prédestiné : il sera ce que les Africains voudront qu'il soit. Il se nourrit d'actes posés aujourd'hui et dépend de leur capacité de réaction aux événements, les questions qu'ils suscitent et les réponses obtenues. Il passe par une démarche prospective, une prise en main de son propre destin et un examen préalable de sa situation et de son évolution possible. Une telle démarche nous enseigne que la roue de l'Histoire tourne sans cesse, avec elle, la bonne et la mauvaise fortune, de telle sorte que rien n'est jamais acquis ou perdu définitivement. C'est à dire que pour l'Afrique, berceau de l'humanité, terre de foi, de culture et de tant de créations éthiques et esthétiques, tous les espoirs sont permis. Il appartient aux Africaines et aux Africaines de faire en sorte que l'avenir soit davantage voulu que subi». Cette citation est tirée de la quatrième page de couverture de l'ouvrage intitulé Le Nouvel espace africain et ses fondements, publié en 2005 aux éditions Bruylant (Bruxelles).
Alors qu'ils sont devenus «indépendants de leurs anciennes puissances coloniales», depuis plus de 40 ans, les Etats africains ont toujours lié leur développement à ce qu'on appelle «l'aide internationale». Cette politique n'a produit aucun développement mais, dans les grands forums internationaux, on continue encore à appeler les pays riches à faire davantage d'efforts et à consacrer au moins 0,7% de leur Produit national brut (PNB) à «l'aide au développement», objectif qui est loin d'être atteint.
D'ailleurs, la part consacrée à cette aide ne fait que diminuer. Selon l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), qui vient de dresser et de rendre public le bilan 2006 de l'aide consacrée par les 23 pays membres de son Comité d'aide au développment (CAD), l'aide consentie, qui ne représente que 0,3% du PNB, a baissé de 5,1% entre 2005 et 2006. Seuls quelques pays européens, en particulier le Luxembourg, les Pays Bas et les pays nordiques (Suède, Norvège et Danemark), ont respecté l'objectif fixé par les Nations Unies d'allouer 0,7% du PNB à l'aide au développement. Quant aux Etats-Unis, même s'ils y ont consacré la plus importante somme (22,7 milliards de dollards dont l'essentiel à l'Irak), leur contrbution a baissé de 20% au cours de la dernière année. La promesse faite par le G8, lors du sommet de Gleneagles en Ecosse en juillet 2005, de doubler l'aide à l'Afrique d'ici 2010 semble tout simplement oubliée. Aucune augmentation notée en 2006 (voir le bilan dressé par le CAD de l'OCDE : http://www.oecd.org/document/49/0,2340,fr_2649_201185_38341873_1_1_1_1,00.html).
Faudrait-il s'en plaindre ?
Non, absolument pas !
Il est temps de changer les termes de ce débat, car ce n'est pas cette aide qui va développer l'Afrique. Il appartient aux gouvernements et aux Etats africains d'élaborer et de mettre en oeuvre de véritables politiques de développement et de redéfinir les rapports qu'ils souhaitent avoir avec les pays dits riches ou développés.
Je viens également de lire avec beaucoup d'intérêt un autre rapport élaboré par une Commission d'enquête mise en place par le Sénat du Canada sur le bilan de 40 ans d'aide au Développement : http://www.parl.gc.ca/39/1/parlbus/commbus/senate/com-f/fore-f/rep-f/repafrifeb07-f.pdf. Ses conclusions ne sont nullement des révélations, car elles ne font que confirmer ce que tout le monde savait déjà. C'est à dire que «ni les programmes d'aide au développement - lents, mal conçus et dont personne ne rend compte -, ni les institutions d'aide étrangère, y compris l'Agence canadienne de développement international (ACDI), n'ont réussi à améliorer de façon continue la qualité de vie des Africains». Et les auteurs de noter que «les subventions paralysantes et le protectionnisme du régime de commerce international sont de bons exemples de l'échec de ce qu'on appelle «la communauté internationale».
Toutefois, les auteurs du rapport ont également raison d'ajouter que «la piètre administration publique et le piètre leadership en Afrique même sont de loin les plus grands obstacles à sa croissance et à sa stabilité. Dans bien des cas, la gouvernance des dirigeants africains s’avère inacceptable et pernicieuse. Ce sont les simples citoyens qui en souffrent le plus, même s’ils continuent malgré tout de lutter avec ténacité pour améliorer leur sort».
Ce rapport, fruit d'une longue recherche avec des enquêtes qui ont été menées dans plusieurs pays, aussi bien en Amérique du Nord qu'en Europe et en Afrique, d'Ottawa à Prétoria en passant par Washington, Bruxelles, Dakar, Addis Ababa et Nairobi, est très riche. Il jette une nouvelle lumière sur un important sujet de débat pour l'Afrique. Par conséquent, il mérite d'être lu attentivement par «les bailleurs de fonds» mais aussi et surtout par les responsables politiques africains.
The English version is also available: http://www.parl.gc.ca/39/1/parlbus/commbus/senate/Com-e/fore-e/rep-e/repafrifeb07-e.pdf
Copyright : © 2007 A. Ben-Ousmane DIALLO. Tous droits réservés.
Mode officiel de citation : A. Ben-Ousmane DIALLO, «L'aide au développement : un grand échec !», Multipol, avril 2007, <http://www.multipol.org>.
Les opinions exprimées n'engagent que leurs auteurs.

Commentaires
Je ne sais pas s'il faut être aussi catégorique concernant l'inutilité de l'aide internationale au développement, en Afrique comme ailleurs.
En revanche, je partage tout à fait l'analyse faite en ce qui concerne
1- La faillite des élites et leaders politiques africains qui, il ne faut pas l'oublier, sont formés, en total décalage avec les réalités humaines et économiques de leur pays, dans les grandes universités françaises ou anglaises, institutions de leurs anciens tuteurs politiques. Non seulement leurs formations sont souvent inadéquates avec le contexte africain, mais elles ont tendance à leur apprendre tous les vices des sociétés modernes : corruption, art de la rhétorique politique vidée de sens, etc.
2- La question de la nécessaire initiaitve africaine pour sortir de la dépendance politique et économique de leurs anciens maîtres, d'autant qu'un certain nombre de pays africains ont depuis quelques temps de nouvelles clés en main, en particulier l'outil formidable de l'énergie pétrolière, qu'il faut négocier au mieux et dont il faudra réutiliser au mieux la mane, car elle ne durera pas.
3- L'affectation de l'aide internationale au développement qui ne doit pas être perçue comme un outil de domination, alors même que la relation don/contre-don devrait largement jouer en faveur de l'Afrique vu les faibles montants distribués par l'Occident et les avantages retirés en retour par ce même Occident
Si elle peut s'avérer un formidable levier pour l'économie africaine, elle est, depuis plus de cinquante ans, avant tout un frein au développement général de l'Afrique puisque ce sont les bailleurs de fonds qui, de fait, choisissent les secteurs à développer, secteurs qui correspondent exclusivement aux besoins occidentaux (cf. de façon édifiante, Le cauchemard de Darwin et la scène de l'inspection par les délégués de l'Union européenne des installations de transformation de la perche du Nil en Tanzanie).